Aï Keïta/Yara: « Les réalisateurs doivent arrêter les castings de complaisance »

Du 23 février au 02 Mars 2019, le Fespaco fêtera ses cinquante ans. A cet effet, les acteurs, réalisateurs et autres festivaliers ont pris d’assaut la capitale burkinabè. Nous sommes allés à la rencontre de l’une des pionnières du cinéma africain : Aï Keïta. Elle nous livre son parcours exceptionnel dans un entretien sans tabous.

Saraouinia, Sogho Sanon, Ina, Sondja sont quelques-uns des films dans lesquels on vous a vu. Parlez-nous davantage de vous.

Je me nomme Aï Keïta née Yara. Je suis comédienne de cinéma. J’étais fonctionnaire de l’Etat. Ça fait 7 ans que je suis à la retraite. J’étais secrétaire au Ministère de la santé affectée au Centre hospitalier Yalgado Ouédraogo.

Comment êtes-vous venue au cinéma ?

C’est le hasard qui m’a amené au cinéma. Mon premier film fût Saraouinia du réalisateur Med Hondo. C’était un ami de mon neveu Djim Mamadou Kola. Lorsqu’il est venu pour faire son film, il m’a vu et a demandé à me rencontrer. Celui-ci l’a amené chez nous et Med Hondo a expliqué à mon mari pourquoi il avait besoin de moi. Mon mari a donné son feu vert. Au début, Med m’a donné un petit rôle et après avoir visionné le casting, il a décidé de me donner le rôle principal. Le tournage a eu lieu à Bobo donc j’ai effectué le déplacement et j’y ai passé deux mois.

Le cinéma nourrit-il son homme au Burkina Faso ?

Pour le moment non. Peut-être que la génération montante du cinéma pourra vivre de son art mais chez nous, c’est compliqué. Il n’y a pas beaucoup de tournages et les castings de maintenant sont faits par complaisance. Un réalisateur qui gagne l’argent pour son film commence par prendre ses sœurs, ses cousines, ses petites copines donc c’est vraiment compliqué.

Comment vous faites pour allier votre métier de comédienne et votre vie de famille ?

C’est avec l’autorisation de mon mari que je fais le cinéma donc de ce côté je n’ai pas eu de problème. A chaque fois que je dois m’absenter pour aller à un tournage, je m’assure que rien ne lui manque dans la maison pendant mon absence. Quand j’allais pour le tournage de Saraouinia, j’avais un bébé qui est resté avec lui. Il s’en est bien occupé pour moi. C’est mon premier fils qui est un peu dur, il n’aime pas ma vie d’actrice.

En compagnie du comédien de renom Rasmané Ouédiaogo dit Raso

Quel regard portez-vous sur le cinquantenaire du FESPACO ?

Le Fespaco a pris de l’âge. Il y a eu beaucoup de changement dans le domaine du cinéma. Aujourd’hui au Burkina Faso, chaque année, on peut tourner au moins 10 films grâce à nos autorités qui ont l’œil sur ce festival et qui soutiennent les réalisateurs. Je souhaite qu’il y ait l’entente entre les réalisateurs, les jeunes et les doyens. Il faut que les jeunes aillent vers leurs ainés pour prendre des conseils, faire lire leurs scénarios et tiennent compte de leurs apports. Il ne faut qu’ils se disent que parce qu’ils sont passés par des écoles de cinéma, ils n’ont pas besoin des conseils de leurs devanciers.

En tant que pionnière du monde du cinéma, que pensez-vous du cinéma d’aujourd’hui ? Le passage au numérique et le jeu d’acteur ?

Le numérique nous apporte beaucoup de choses mais en même temps, il nous crée aussi des problèmes. L’apport du numérique c’est qu’il nous permet de vendre nos films à des chaines de télévision et grâce à ça, les comédiens sont beaucoup plus connus. C’est bien et facile. Le souci avec les grands écrans c’est qu’après la sortie, c’est fini. Le film reste dans la boite. Mais, le numérique nous crée des problèmes de piraterie. Avec les télévisions maintenant, les gens n’ont plus le temps d’aller dans les salles de cinéma. Ils se disent qu’ils ont la cassette. Or ce n’est pas la même chose. Sur le grand écran le film est bien travaillé, ce qui n’est pas le cas des cassettes qui sont souvent piratées.

Concernant le jeu d’acteur, ce que je reproche à nos réalisateurs c’est qu’ils ne travaillent pas beaucoup avec les professionnels parce qu’ils trouvent que c’est cher. Ils préfèrent prendre la famille, les amis et on ne peut pas juger le jeu de ces acteurs là parce qu’ils ne sont pas des professionnels. Une scène avec eux peut prendre 5h pour une seule bonne prise alors qu’en prenant un professionnel, le réalisateur gagne en temps et en pellicules. Un film qui nécessite un mois de tournage, tu peux le boucler en trois semaines en travaillant avec les professionnels mais ils ne sont pas prêts à dépenser.

De tous les rôles que vous avez interprétés, lequel vous a le plus marqué ? Pourquoi ?

Il y a eu deux rôles. C’est d’abord mon premier rôle Saraouinia parce que c’était la première fois que je jouais dans un film et c’était un grand rôle. Ce film a eu l’étalon d’or de Yennenga en 1987 ; il m’a fait connaitre dans le monde entier, je ne l’oublierais jamais. Le deuxième film c’est Sondja. J’ai joué le rôle de la première épouse, une femme soumise qui a beaucoup encaissé et à la fin, elle a eu son mari à elle seule. Cela m’a beaucoup marqué.

Selon vous, quelle est la place de la femme dans le cinéma ? Ont –elles plus de contraintes dans ce milieu ?

Sans femme, il n’y a pas de cinéma. Avant, il y avait un complexe mais les femmes ont commencé à comprendre. Prenons exemple sur les jeunes réalisatrices comme Fanta Nacro, Aminata Diallo Glez, Valérie Kaboré, Apolline Traoré et l’étoile montante Kady Traoré qui ont prouvé qu’elles sont à la hauteur. Je suis contente d’elles car elles ont compris et elles sont dans le combat comme les réalisateurs. Elles font du bon travail.

Les femmes ont plus de contraintes, elles doivent s’occuper de leur famille, écrire les scénarios, travailler, aller à la recherche de financements et revenir programmer le tournage. Là-bas, il y a des délais à respecter. Les absences pour raisons de santé ou autres ne sont pas tolérées. C’est un peu tout ça qui rend les choses plus difficiles pour les femmes.

Le monde du cinéma est souvent critiqué négativement. Selon vous est-ce des préjugés ou est qu’il y a une part de vérité ? Par exemple lorsqu’on dit que les réalisateurs vendent leurs rôles.

Je ne sais pas comment qualifier cela. Les comédiennes qui se disent : « je veux qu’on me voie à l’écran, je dois me livrer pour avoir un rôle », c’est dommage. Je suis contre cela. Les réalisateurs qui le font sont vicieux. Mais la plupart du temps, ce n’est pas le réalisateur, ce sont les techniciens et autres qui flattent les jeunes filles prétendant pouvoir leur trouver un rôle. C’est au réalisateur d’interdire ce genre de pratiques sur son plateau de tournage. Les filles qui acceptent de jouer des scènes osées doivent comprendre que les images restent et leurs enfants peuvent voir ça un jour.

Les jeunes filles en quête d’emploi font face parfois au droit de cuissage. Vous qui êtes une femme et une mère, quels conseils pouvez-vous leur donner pour faire face à ça ?

Cela se rencontre dans tous les domaines et ça n’a pas commencé aujourd’hui. Une femme qui se lève pour aller chercher un marché, le gars te dit que c’est donnant-donnant. Même pour un simple stage, il faut passer par là d’abord. C’est aux filles et aux femmes de ne pas prêter le flanc. Ce n’est pas parce qu’on est en quête d’emploi que les patrons doivent essayer d’en profiter. Il ne faut surtout pas céder.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre carrière d’actrice ?

Ce sont des difficultés avec les réalisateurs. Premièrement, il faut qu’ils arrêtent les castings de complaisance. Parce que c’est faire du mauvais travail et après la sortie du film, les critiques négatives fusent de partout. Ensuite, nous les comédiens, nous sommes très mal payés. Lorsqu’ils font venir des comédiens d’ailleurs, on a le même nombre de jours de tournage mais pas le même cachet. Ils perçoivent trois (03) fois notre salaire. Quand un comédien est bien payé, il se donne à fond. Je veux aussi interpeller notre gouvernement surtout le ministre de la Culture qui est notre protecteur, il faut qu’il nous aide avec le barème des Burkinabé parce qu’on en a pas. En Côte d’Ivoire, si un Burkinabé veut réaliser son film, il peut aller avec son équipe mais il est obligé de prendre aussi des comédiens et des techniciens ivoiriens. Mais ici, ce n’est pas le cas, ils font ce qu’ils veulent. Il arrive que les réalisateurs ne signent même pas de contrat avec les comédiens et ils refusent de payer le cachet. Hier, j’ai suivi Joséphine Kaboré à la télé. Elle a dit que jusqu’à présent elle a des chèques impayés de certains réalisateurs. Imaginez cette vieille de 86 ans qu’on fait travailler et qu’on ne paye pas. Ce n’est pas bien. Il faut que les réalisateurs revoient cela.

Avez-vous des regrets ?

Non, je n’ai aucun regret. Grâce à mes rôles dans les films que je suis connue. Les gens sont gentils avec moi et beaucoup m’ont rendue service juste parce qu’ils m’ont vue dans un film.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Oui, merci. Je souhaite un bon Fespaco à tous les festivaliers. Je dis courage à nos forces de défense et de sécurité qui veillent sur nous nuit et jour. Que Dieu leur donne la force de pouvoir tenir. Que la paix règne dans notre pays et dans toute la sous-région.

Faridah DICKO

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