Corps habillés, hommes de tenue et Koglwéogo

« Mon mari est un corps habillé ». Ainsi dit ma cousine. En riant, je réplique que je ne suis pas « un corps déshabillé. Alors, elle précise : « Je veux dire que c’est un homme de tenue. » « Mais j’ai de la tenue, moi ! » que je rétorque. Désespérée, elle lève les bras au ciel devant mon ignorance…
L’expression « corps habillés », pour parler des forces de l’ordre, est venue de Côte d’Ivoire, mais elle a conquis le Burkina Faso. Avec « hommes de tenue », elle prend même des tournures officielles, quand on les entend de la bouche des premiers responsables du pays, pour désigner les militaires, gendarmes, policiers, forestiers, douaniers et gardes pénitentiaires.
Dans une langue comme le dioula, on appelle les hommes en uniforme « fani tigiw », c’est-à-dire « les porteurs d’habit » ; si ce n’est « golotigiw » :« les porteurs de peaux ». Le lien avec des brutes épaisses est vite fait car, dans la pensée populaire, « le corps habillé » ou « l’homme de tenue » est un être supérieur, qui ne tarde pas jouer des poings, du ceinturon et du fusil pour le prouver. Si un proverbe enseigne que « la peur du gendarme est le début de la sagesse », il faut dire qu’ici ces forces donnent souvent dans le désordre. Surtout pour les beaux yeux d’une femme. C’est ainsi qu’en 2011, à Koudougou et à Ouagadougou, des questions intimes d’un policier et d’un militaire ont produit la mutinerie la plus importante de ce pays. L’armée, la police et la garde de sécurité pénitentiaire y ont été parties prenantes, à des degrés divers.
Et la « tenue » devient juste un accessoire vestimentaire, qui ne se réfère pas ni à la morale, ni au comportement. Que dire des récriminations fréquentes à propos de rançons prélevées sur les populations par « les corps » ? L’économie linguistique est faite par les jeunes, trop éloignés de l’autre nom savant « les forces de défenses et de sécurité », les FDS. L’uniforme, l’arme et d’autres attributs sont les signes manifestes de la légitimité, de l’autorité et du serment de cette engeance. Hélas ! Les dysfonctionnements et les bavures ont fini par créer une défiance et un désamour au sein des populations. Ne se sentant plus sécurisées face aux voleurs de moindre envergure, aux coupeurs de routes et – récemment – aux djihadistes, certains ont créé, depuis quelque temps, des structures d’autodéfense, nommées les « kolg-weogo ».
Le trait d’union est mis, autant pour faciliter sa prononciation que pour marquer la nature composée du mot qui est formé de « weogo » (« la brousse »), précédé de la forme conjuguée du verbe « kogle », qui signifie « protéger ». Les kogl-weogo sont donc, à l’origine, une association à visée écologique dont on trouve les prémisses au Yatenga à la fin des années 80. Suite à une sécheresse et une famine particulièrement éprouvantes, naît l’idée d’associer aux politiques de reboisement la sauvegarde des bosquets sacrés des villages, au nom de l’identité . La première association qui prit le nom de Kolgweogo, au début des années 90 au Yatenga poursuivait ces buts-là. Pas de la justice populaire.
Mais, il faut le reconnaître, l’inclinaison récente à s’occuper de la sécurité des biens et des personnes dans le milieu rural vient du sens politique de « weogo » qui signifie aussi « territoire » ou « commandement » dans le système politique traditionnel (ou « nabatique ») moaga. Ces kolg-weogo , qu’on voudrait d’obscures policiers de pacotille, sont aussi armés et portent des uniformes ! Bref, ce sont de nouveaux « corps habillés », détenant les prérogatives d’abus et d’exactions des autres. Pire, au nom d’une justice naturelle, ils méprisent ceux qui leur opposent la légalité républicaine et les droits de l’homme. Soutenus par une frange politique qui déplore la faillite des FDS, les kogl-weogo tendent à imposer silence à leurs contempteurs. Ils refusent l’examen de leurs bavures par un système judiciaire invalidé de fait : une omerta digne de la mafia sicilienne, des redoutables guerriers kamanjor de Sierra Leone, des chasseurs traditionnels donsos et leurs hautes œuvres dans la guerre civile ivoirienne…
Les kogl-weogo sont entrés de plain-pied dans le langage des Burkinabè. Qu’on les cautionne ou qu’on les craigne, une chose est sûre : c’est un « un trocage » de notre sécurité.
Tiens, un autre burkinabisme…
Sid-Lamine Salouka

1) Voir à ce propos l’article «Bois sacrés : quand la tradition sauve l’environnement » in Infos Sciences Culture n°9, du 15 février 2016.
2) En réalité, le pluriel de « kogl-weogo » est « kogl-weto »

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