Dons de masques et visières au personnel soignant: « WakatLab produira gratuitement les équipements » (Gildas Guiella)

WakatLab, une association, un espace d’innovation et de conception, a décidé de produire et de mettre gracieusement à la disposition du personnel soignant des équipements médicaux (masques, visières de protection, respirateurs) et une plateforme de suivi de la situation sanitaire liée au coronavirus. Un geste noble que nous avons décidé de mettre en lumière. Pour ce faire, nous avons effectué une visite, ce 02 avril 2020, au sein de la structure afin de constater le travail qui est fait. A l’issu de cette excursion instructive, nous avons réalisé un entretien avec Gildas Guiella, Président de l’association, ingénieur en réseau et télécom. Il s’agit d’apprendre davantage sur la structure, son initiative et les difficultés rencontrées.

Présentez-nous WakatLab. Quels sont ses missions et ses domaines d’intervention ?

C’est une association burkinabè, créée en 2011, dont les membres (de diverses compétences) sont regroupés au sein d’un espace d’innovation et de conception. Elle a été crée dans le but de permettre à la jeunesse de se retrouver, de travailler et de mettre leurs efforts de lutte au service des défis du millénaire pour l’Afrique. C’est d’ailleurs le premier FabLab (Laboratoire de fabrication) d’Afrique de l’Ouest francophone. Nous menons des activités dans l’éducation, la santé, la culture, le numérique, l’informatique, l’assainissement, l’agriculture, etc.

Nos domaines d’intervention sont les FabLabs (qui abritent les machines comme les imprimantes 3D, la scie circulaire, la brodeuse numérique, les fraiseuses et le laser), l’incubation (accompagnement de jeunes porteurs de projets), la formation (informatique, communication, géographie, électronique), le co-working ou le travail en équipe et des conseils et d’études.

D’où vous vient l’idée de travailler et de concevoir, gratuitement, des masques, des respirateurs et des visières au profit du corps médical engagé dans la prise en charge des malades ?

Nous faisons partie d’un mouvement d’ensemble qu’on appelle les « makers ». Il s’agit de gens qui fabriquent des choses, qui testent, innovent pour répondre à des besoins immédiats de leurs environnements. Aujourd’hui la pandémie du coronavirus touche tout le monde. Les gens se battent partout, avec des solutions concrètes, pour aider à lutter contre cette maladie.

Etant dans ce mouvement, nous essayons, avec les outils que nous avons, des outils de fabrication numérique comme les imprimantes 3D, de modéliser un certain nombre de solutions, qui peuvent être des masques, des visières, et les publier afin que tous ceux qui ont des outils similaires puissent en fabriquer et en offrir. Nous ne produisons pas ces outils pour les commercialiser.

Nous voulons aider, apporter des solutions locales pour répondre aux besoins très urgents. Etant un espace de fabrication numérique, nous voulons avoir un impact dans notre environnement en utilisant nos outils et nos compétences. Nous avons choisi de travailler pour équiper le personnel soignant car ils ont besoin d’un certain nombre d’équipements spécifiques pour se protéger eux-mêmes et protéger les patients.

Nous avons commencé à imprimer les masques à usage personnel. Mais on a remarqué que ce n’est pas là qu’il y a le plus grand besoin. Je ne dis pas qu’il n’y a pas un besoin là. Mais ils ont déjà des masques et plein de gens peuvent en fabriquer. Donc ce n’est pas le plus grand défi. Pour le personnel soignant, il y a un grand défi. Ils ont besoin de matériels spécifiques. Ils ont besoin de visières. Nous avons alors décidé de les aider en fabricant, avec nos moyens, des équipements médicaux.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans cette initiative ?

Au stade actuel, nous n’utilisons que nos matériels pour travailler. On a de la matière première que nous avions commandée depuis longtemps pour travailler sur d’autres projets. Nous sommes obligés de l’utiliser et de stopper les autres projets. On se focalise, aujourd’hui, seulement sur le besoin médical.

Sur une période plus longue, la difficulté qui va se poser est celle du matériel. Nos appareils fonctionnent 24h/24 à cause de la situation. Le matériel sera amorti. Nous avons des gens qui viennent travaillent ici sur des heures régulières pour la production en continu.

Ils sont volontaires, mais il faut les prendre en charge pour les mettre dans des conditions de travail. Evidemment cela engendre un certain nombre de frais financier que nous prenons du plaisir à injecter. Nous investissons dans cette production pour offrir gracieusement des solutions. Mais au fil du temps, vu la demande, on va être étouffé par le besoin de matériel, la prise en charge du personnel.

Nous ne pouvons plus commander de matériels, donc on ose espérer que le ministère de la santé ou des institutions, focalisés sur la lutte contre le coronavirus, pourront nous appuyer et nous aider à acquérir le maximum de matériels pour continuer à produire afin de combler le besoin qui est pressant.

A combien s’élève le coût de vos investissements dans cette campagne ?

Du début jusqu’à nos jours, nous estimons à environs sept (7) millions F CFA nos investissements. On a d’abord le matériel avec lequel nous travaillons. Ensuite, il y a la matière première. Puis il y a la prise en charge du personnel : on a des ingénieurs, des développeurs.

C’est une noble mission donc nous ne prenons pas vraiment le temps de quantifier les apports : l’énergie, les compétences, le matériel, etc.

Quels sont les outils que vous développez dans le projet ?

On a déjà développé une plateforme en ligne pour que les gens puissent tester leur niveau de risque. Cette plateforme permet aussi d’alerter l’équipe de veille ; de connaître le point quotidien de la situation, de dénoncer de manière anonyme des cas suspects, de discuter avec un médecin, etc. Cette plateforme est disponible grâce à l’adresse www.covid-faso.info. (Ndlr : les concepteurs sont Steve Kaboré, étudiant à l’Université Ouaga 2 et Aziz Waongo, étudiant à l’Institut burkinabè des arts et des métiers-IBAM).

Nous avons pris l’initiative de rencontrer le ministère de la Santé et nous avons conçu une plateforme de travail, de collecte et de traitement des données pour eux. Ils sont en train de la tester. Ils en ont besoin pour leurs travaux en interne.

Nos ingénieurs de conception qui modélisent et fabriquent des masques personnels. Il y a des masques disponibles en open source que nous utilisons. Nous les améliorons pour réduire le coût de production et d’impression, pour produire en masse.

Combien de masques, de visières et de respirateurs avez-vous prévu de fabriquer ?

Pour nous, l’idée est d’offrir deux cent (200) masques à chaque don. Nous le ferons en continue. Par jour, nous pouvons fabriquer quatre vingt (80) à quatre vingt dix (90) masques. Par semaine, on peut livrer plus que nos prévisions. On a renforcé l’équipe. On a en permanence quatre personnes qui travaillent sur les machines jusqu’à dix-huit (18) heures. Puis une autre prend le relai jusqu’à six (6) heures. On a lancé un appel de volontaires et il y a des gens qui ont répondus. On a fait un planning pour ménager un peu le gens pour éviter la fatigue. En plus, il n’y a pas que Ouagadougou qui est engagé. On a un autre espace à Bobo-Dioulasso, où les ingénieurs font le même travail et au même rythme qu’ici. Ils sont équipés pour travailler et produire. Si on cumule les productions des deux espaces, on peut avoir cent cinquante (150) masques.

Pour les respirateurs, le processus est un peu plus compliqué. Nous travaillons déjà sur des prototypes. On espère finir le prototype très vite et l’envoyer en test. Comme ce sont des appareils à usage médical, il faut les envoyer pour des tests afin de les valider. Nous travaillons sur des prototypes qui ont été validés. Si les prototypes sont validés, on peut produire, un respirateur par jour. Mais il y a tout un processus. Il y a un certain nombre d’appareils que nous n’avons pas et qui peuvent faciliter la production en masse. Nous travaillons juste avec les outils que nous avons.

Combien de respirateurs avez-vous décidé de fabriquer ?

Nous sommes partis sur un nombre assez modeste. Nous avons prévu de fabriquer vingt (20) respirateurs. Après cette production, nous produirons d’autres en fonction de la demande. Après la validation du premier, s’il est fonctionnel, on peut en fabriquer plus de cent. Il suffit de renforcer l’équipe et les équipements. Il y a un processus à suivre si le besoin commence à se multiplier. On est conscient que le besoin est énorme. Si la majeure partie des gens qui ont des problèmes respiratoires sont infectés, ils auront besoin d’un respirateur pour pouvoir respirer.

Nous sommes d’ailleurs conscients que vingt (20) respirateurs ne peuvent pas combler le besoin. C’est déplorable. Je ne sais pas combien on en a déjà. Il y a assez de polémiques sur la question. Je ne veux pas entrer dans ce cadre. Mais je crois qu’on a un nombre qui est assez faible.

Nous pouvons aider. A partir du premier respirateur fonctionnel, on peut s’organiser et planifier les équipes, comme on le fait déjà, pour multiplier la production. Je sais qu’on a la capacité de le faire. Il va nous manquer un certain nombre de matériels pour produire en masse. Si le besoin croît et que de bonnes volontés, des institutions ou l’Etat décide d’accompagner cette initiative, on peut en produire plusieurs.

Avez-vous des gens, des institutions, qui vous soutiennent dans ce projet véritablement noble ?

A ce stade, nous travaillons grâce à nos fonds propres. Nous travaillons avec nos moyens pour prouver que nous avons les capacités de le faire. Nous pouvons le faire et allons le faire. Après si on a un appui qui nous permet de multiplier la production, ce sera une bonne nouvelle.

Notre objectif, ce n’est pas d’aller voir des gens et de demander des financements pour travailler. On veut montrer qu’on est capable de produire un nombre important sans un soutien. Nous allons produire des visières et des masques pour les offrir gratuitement au personnel soignant. On en a la capacité et les compétences. On a aussi les outils pour cela. J’espère que cela va susciter l’intérêt des autorités et des institutions. J’espère qu’ils vont appuyer l’initiative. Tous les acteurs sont essentiels au stade actuel de la lutte. Nous pouvons fabriquer les outils sur le plan national.

Jean-Yves Nébié

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