« Le risque de propagation est très élevé »: Pr Martial Ouédraogo

Le Burkina Faso enregistre, à la date du 24 mars 2020, cent quatorze (114) personnes infectées et sept (07) guérisons. La situation sanitaire évolue tous les jours avec de nouveaux cas confirmés. Pour comprendre davantage la situation, nous avons posé quelques questions au Pr Martial Ouédraogo, Coordonnateur nationale de la réponse à l’épidémie de coronavirus. Il a évoqué la gestion des premiers cas de la maladie, le plan de riposte, le rôle des populations, la propagation de la maladie et les mesures et précautions à prendre, etc.

Comment avez-vous accueilli l’arrivée de la maladie au Burkina Faso ?

 J’ai accueilli cette nouvelle avec effroi. Nous avons un plateau technique et un système sanitaire assez modeste. Et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a prévenu que les pays africains seront dépassés par la propagation de la maladie. Elle avait raison. Les pays les plus nantis, qui semblaient mieux préparés, semblent aujourd’hui débordés.

Comment s’est faite la gestion des premiers cas qui sont arrivés dans le pays ?

Je dirais qu’elle s’est faite simplement. C’était les premiers cas. D’abord, on les a traités comme des cas suspects. Ils ont mis notre système à l’épreuve. On a appris comment il fallait agir. Rapidement, nous les avons emmenés au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Tengandogo. Les tests réalisés se sont révélés positifs et nous avons commencé les prises en charge. Mais il faut avouer que la mise en route du plan a été laborieuse parce que les personnes concernées ne savaient pas quoi faire. Nous avons eu aussi quelques difficultés, même si nous avons fait des entraînements bien avant. Mais, l’essentiel est que nous avons pu nous en sortir.

Étions-nous réellement prêts à gérer tous ces cas sur le plan sanitaire ?

Très honnêtement, je vous le dis, aucun pays n’est prêt à gérer une épidémie de cette ampleur. La preuve : même les Etats-Unis, qui se disaient être prêts à réagir, ont vu leurs pronostics déjoués. Prenons l’Italie dont on louait le système sanitaire ; elle enregistre malheureusement des milliers de décès. Dire qu’on est prêt, c’est dire que l’on peut surpasser ces pays. Personne n’est prête. Mais, on peut être prêt dans la tête, dans notre manière d’être, dans notre attitude. Quand une maladie surgit, on doit être prêt à la prévenir et à prendre toutes les dispositions pour la combattre. Les populations doivent s’investir dans cette lutte.

Il y a des critiques liées au nombre limité des appareils de réanimation, ne craignez-vous pas d’être débordés ?

Pour le moment, nous ne sommes pas débordés par les cas qui nécessitent une réanimation. On ne souhaite d’ailleurs pas être débordé. C’est pourquoi, il faut briser la chaine de transmission de la maladie. Tant que nous n’avons pas brisé cette chaine de transmission, on peut supposer qu’il y aura plus de cas dans les jours à venir.

De nombreuses personnes vous reprochent de ne pas divulguer le nombre réel de cas confirmés. Quelle est la réalité de la situation ?

Les chiffres que nous donnons sont à l’image des malades que nous avons. Maintenant, les gens nous appellent souvent quand ils ont développé la maladie. En ce moment, ils sont plus infectieux et ils peuvent contaminer au moins trois personnes de leur entourage. Il faut se signaler le plutôt possible pour qu’on puisse circonscrire la contagion.

Le 22 mars 2020, il y a eu des rumeurs sur la présence d’un avion médicalisé qui serait venu transporter des autorités burkinabè. Sont-elles fondées ?

Effectivement, il y a eu un avion médicalisé qui a atterri à l’aéroport. Mais c’est un patient, non burkinabè, qui a activé son assurance maladie internationale et l’avion est venu le chercher. Son évacuation s’est faite dans de bonnes conditions avec toutes les précautions.

Une personne infectée mais qui développe peu de symptômes de la maladie peut-elle la transmettre ?

Déjà, il faut dire que quelqu’un qui n’est pas malade ne peut pas la transmettre. Pour être contagieux, il faut d’abord développer la maladie. Il y a une période qui sépare la contamination et le développement des symptômes : c’est la période d’incubation. Pendant cette période la personne n’est pas contagieuse.

Aussi, tous les malades ne présentent pas de grands signes. Ils vont, par exemple, développer un rhume passager, mais ils sont contagieux.  Ces cas sont plus difficiles à déceler sur le plan épidémiologique. Ils ne vont pas se sentir malade. Et pourtant, ils sont contagieux. Le risque de propagation est très élevé. C’est pour cela on demande aux gens d’éviter les rassemblements.

Une personne guérie peut-elle contracter à nouveau la maladie ?

La guérison n’est pas une immunisation à vie. On peut encore contacter le coronavirus si on ne prend pas toutes les précautions nécessaires pour se protéger.

Comment se fait l’inhumation des personnes décédées du coronavirus ?

En cas de décès, la prise en charge n’incombe plus à la famille. Le corps doit être d’abord désinfecté et mis dans un sac mortuaire, qui est lui-même désinfecté. Ensuite, il est mis dans un cercueil approprié, qui est également désinfecté et scellé. Le corps quitte l’hôpital, sans passer par la morgue. Pendant ce temps, les proches doivent rester à une certaine distance.

Il est normal et humain que les proches veuillent s’occuper du défunt. Mais on ne peut pas faire autrement. Les gens doivent accepter ces consignes. Ils doivent même éviter d’aller saluer la famille pour ne pas être un contact de la maladie. Il est possible de le faire au téléphone au regard du contexte de l’épidémie.

Où en sommes-nous aujourd’hui avec la recherche de médicaments (notamment la chloroquine) ? Avez-vous associé les acteurs de la médecine traditionnelle à la recherche du remède à cette maladie ?

Pour l’utilisation de la chloroquine, la réflexion est toujours en cours. Nous sommes en train de faire également des essais avec une nouvelle substance en collaboration avec les acteurs de la médecine traditionnelle. On doit les rencontrer incessamment pour échanger sur ce traitement.

Peut-on réaliser les tests pour toutes les personnes qui se suspectent comme des porteurs de la maladie ?

Les tests ne sont recommandés que lorsque vous présentez des signes après un contact avec une personne déjà contaminée. Pendant la période d’incubation, si on effectue les tests, c’est inutile, car ils seront négatifs.

Que faut-il faire pour éviter la propagation de la maladie, les gens n’ayant pas l’air de comprendre et étant toujours libres de leurs mouvements ?

Il faut que les gens soient conscients. C’est une maladie très contagieuse. Il faut que les populations acceptent de suivre les consignes sanitaires édictées. C’est très important. On ne peut pas poursuivre chaque individu pour le contraindre à respecter les consignes. Pour la préservation de la vie humaine, les gens doivent comprendre et appliquer toutes les mesures.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez aujourd’hui dans la gestion de cette crise sanitaire ?

La principale difficulté est le manque d’adhésion. Nous avons l’impression que le Burkinabé ne comprend pas ce qui se passe. On a l’impression qu’il ne suit pas l’actualité dans les autres pays touchés par la maladie. Un de mes amis m’a dit qu’il croyait que le pays allait disparaître. Quand il a vu ce qui se passe ailleurs, il s’est dit qu’on ne pouvait pas résister à cette crise. Il faut que les gens prennent conscience et assument leurs responsabilités.

En plus des consignes déjà enjointes, que peut-on  faire pour lutter efficacement contre cette maladie ?

En réalité, quand une maladie comme celle-ci survient, il y a des contacts à partir des premiers cas. Certains vont faire la maladie. Ce qu’il faut faire, c’est empêcher que les nouveaux contacts transmettent le virus, à leur tour, à d’autres personnes. Ill faut extirper la maladie de la société. C’est ce qu’on travaille à réaliser. C’est pour cela qu’on propose de confiner les cas pour pouvoir les traiter.

On ne peut pas construire des villes entières pour y mettre les malades. Ce n’est pas possible. On doit adapter la réponse à notre contexte. Nous savons que nous avons des revenus modestes, un plateau sanitaire fragile et modeste. La solution, c’est de prévenir l’apparition de nouveaux cas. Si on ne connaissait pas la maladie et ses contours. On sait comment elle se propage. Donc, il faut donc respecter les consignes. Que chacun soit conscient de la situation et de sa gravité. Tout le monde est responsable de la lutte que nous menons.

Quel est le plan d’acquisition des équipements et des réactifs pour la lutte contre la maladie ?

Nous suivons le plan habituel d’acquisition des équipements et des réactifs. Il y a des laboratoires qui fabriquent les réactifs et nous suivons le plan conventionnel. Nous apprécions la qualité des réactifs proposés et nous lançons les commandes. Pour cela, nous avons les couloirs de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation ouest-africaine de la Santé (OOAS). Même avec la fermeture de l’aéroport international de Ouagadougou, les réactifs continuent d’être acheminés pour les tests.

Quel est votre adresse à l’endroit des populations ?

Il faut respecter  les consignes. Cette maladie concerne tous les Burkinabé. Les citoyens doivent contribuer à la booter du Burkina Faso. Voyez-vous ce qui se passe ailleurs ? Tous les services sanitaires sont dépassés. Notre plateau sanitaire est modeste. Si la maladie se propage davantage, nous ne serons pas seulement éprouvés sur le plan du préjudice corporel. Nous serons éprouvés pour longtemps. J’en appelle donc à la vigilance et la collaboration de tous.

Jean-Yves Nébié

Myriam Ouédraogo (Stagiaire)

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