Lutte contre le coronavirus au Burkina: « Nous devons privilégier les solutions endogènes » (Dr Pascal Nadembèga)

Dans la lutte contre le coronavirus au Burkina Faso, toutes les énergies doivent être mobilisées. Et la médecine traditionnelle est un des maillons essentiels à prendre en compte. Nous avons eu un entretien, le 26 mars 2020, avec Dr Pascal Nadembèga, pharmacien, spécialiste en pharmacognosie (science des substances biologiques à vertu ou potentiel médicamenteux). Il a fait l’Université de la Havane (Cuba), où il a fait des études en pharmacie (option biochimie clinique). Ensuite, il a poursuivi sa spécialisation en pharmacie (option industrie) en Italie. Il est le Directeur de la médecine et pharmacopée traditionnelle (DMPT), relevant de la Direction générale de la pharmacie, du médicament et des laboratoires (DGPML). Avec lui, les échanges ont essentiellement porté sur la contribution de la médecine traditionnelle à la lutte contre le coronavirus au Burkina Faso.

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de l’arrivée du coronavirus au Burkina Faso ?

Tout d’abord, j’accueilli cette nouvelle avec surprise, à cause de la propagation exponentielle du virus dans le monde. Ensuite, c’est la déception qui a pris le dessus, au regard de l’incapacité des scientifiques à trouver rapidement un remède. Personnellement, je suis déçu car l’homme a consacré son énergie et son temps à construire des armes de destruction massive que de chercher véritablement des solutions aux plus petits problèmes.

J’ai cru que les progrès scientifiques avaient atteint un niveau où nous pouvons être en sécurité. Mais ce virus nous a démontré que nous ne sommes pas encore à ce stade. C’est une remise en cause de l’ensemble des fondements de nos sociétés (Plans économiques, politiques, sociaux, scientifiques et techniques, etc.).

Dans la lutte contre cette maladie et la recherche d’un remède au Burkina Faso, les pratiquants de la médecine traditionnelle ont-ils été associés ?

Je vais vous dire la vérité. Hier (Ndlr : le 25 mars 2020), j’ai pris l’initiative de rencontrer Pr Martial Ouédraogo, Coordonnateur national de la réponse à l’épidémie de coronavirus, pour voir dans quelles mesures nous pouvons collaborer. Nous avons été ignorés.

La médecine traditionnelle n’a pas été consultée, ni de près, ni de loin, pour participer à la lutte contre le coronavirus. Tout à l’heure, avant que vous n’arriviez, j’étais avec un chercheur de l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) pour voir ce que l’on peut faire. J’ai même discuté avec Pr Pierre Innocent Guissou et Pr Jacques Simporé. Je leur ai dit que nous ne pouvons pas continuer à rester à l’écart de cette lutte.

Nous pouvons apporter quelque chose. On peut apporter notre savoir et notre savoir-faire. Nous devons travailler ensemble pour mettre le savoir-faire de la médecine traditionnelle à contribution dans cette lutte. Jusqu’à présent, dans le monde, c’est le tâtonnement. Personne ne sait quel est le médicament.

La médecine traditionnelle constitue un réservoir important de savoirs, un grenier de médicaments et un potentiel d’alternatives pour apporter des solutions. Rappelez-vous que la médecine traditionnelle a été utilisée dans la lutte contre de nombreuses maladies, notamment le VIH/SIDA. On avait constitué des médicaments qui étaient disponibles. On a trouvé des médicaments contre les hépatites et ils ont même été homologués. Contre le paludisme, on a participé pour un traitement préventif qui est en expérimentation. Par contre, pour le coronavirus, nous avons été mis à l’écart.

Avez-vous mobilisé les tradipraticiens pour cette lutte ?

Déjà, nous travaillons à mobiliser tout le monde, en collaboration avec Dr Salif Sankara, Directeur général de l’Offre des Soins (DGOS). Il y a eu, le 11 mars 2020, une rencontre d’information et de sensibilisation avec les tradipraticiens. Nous sommes en train de mener des missions dans les régions, les provinces pour les informer des mesures à prendre par rapport à cette maladie.

Quel peut être la contribution de la médecine traditionnelle pour soigner cette maladie spécifique. Disposez-vous de phyto-complexe antirétrovirale pouvant être utilisé ?

Jusqu’à présent, le traitement contre le coronavirus est symptomatique ; c’est-à-dire que c’est la fièvre que l’on essaie d’abaisser, les inflammations, les problèmes pulmonaires, les difficultés à respirer, la toux que l’on traite. Comme le traitement est symptomatique, la médecine traditionnelle a des médicaments contre ces symptômes. Pendant la virulence du VIH, la médecine traditionnelle a énormément contribué à soigner les symptômes : les diarrhées, les éruptions dermatologiques.

La médecine traditionnelle a beaucoup de recettes pour traiter ces symptômes. De nombreux praticiens disent qu’il y a un des symptômes qui ressemble à de la bronchite. Et ils affirment qu’ils ont déjà des médicaments pour soigner ce symptôme. Ils ont des formules, héritées de leurs parents. Mais s’ils ne sont pas consultés, on passe à côté de solutions. Ils demandent de leur accorder l’opportunité de prouver leur valeur. Au lieu de cela, on leur demande de s’éloigner des malades.

Avez-vous une liste de plantes antirétrovirales pouvant aider à produire un remède ?

Non, je n’ai pas une liste toute faite. Mais on peut, par exemple, réaliser une étude ethno-médicale. On peut donc demander aux acteurs de la médecine traditionnelle de fournir une liste de plantes. Chacun apporte une liste des plantes à sa disposition que l’on va utiliser pour des tests. On ne leur demande pas les formules et les recettes.

Il y a de nombreuses plantes utilisées pour lutter contre les virus. Nous avons l’expérience avec les hépatites, le VIH, les herpès, le zona, la grippe, etc. Nous avons les plantes pour réaliser les tests. On doit trouver les recettes et les formules. Tout cela demande des fonds pour la recherche. Le paramètre limitant, c’est le financement. Avec ces fonds, nous pouvons travailler avec l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) pour trouver rapidement le remède.

Quel est votre adresse aux Burkinabé dans la lutte contre cette maladie ?

Nous devons trouver une réponse endogène à cette maladie. Nous ne devons pas toujours attendre des réponses venues d’ailleurs. Cherchons le remède ici. Agissons comme les Chinois, les Cubains. Nous devons privilégier les solutions endogènes.

Nous voyons partout que les chercheurs européens, américains, asiatiques, font des recherches sur les remèdes possibles. Pendant ce temps, nous attendons ici qu’ils trouvent. Et nous ? Que faisons-nous ? Donnons l’occasion à nos chercheurs de s’exprimer.

Ce n’est pas juste de laisser nos chercheurs et notre médecine traditionnelle à l’écart. Dans la sous-région ouest-africaine, tout le monde sait qu’au Burkina Faso, nous avons les meilleurs chercheurs. Je suis ravi de voir qu’ils ont été pris en compte. Prenons des dispositions rapides avant qu’il ne soit trop tard et qu’on ne puisse pas soigner tout le monde au regard des moyens très limités dont nous disposons. Si nous ne nous focalisons pas sur la recherche de solutions endogènes, nous sommes perdus. Il ne faut pas qu’on néglige la médecine traditionnelle, car on utilise les mêmes méthodes d’expérimentation que la médecine moderne. Tout vient des plantes et personne ne maîtrise mieux les plantes et la nature que les tradipraticiens.

Par Jean-Yves Nébié           

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