Médecine moderne et savoirs traditionnels face au COVID-19 au Burkina Faso

Introduction

Bien que déclarée comme une épidémie qui ne menace véritablement que les personnes à immunité réduite par l’âge ou certaines pathologies dites de co-morbidité, le COVID-19, par sa dynamique particulière, depuis la Chine en fin 2019 jusqu’en Europe au 1er trimestre 2020 puis sur les continents africain et américain, est désormais reconnu à travers le monde, comme une épidémie d’une contagiosité rarement égalée, qui sévit partout dans le monde, toutes catégories sociales confondues.

Le Burkina Faso qui a notifié son premier cas positif le 09 mai 2020 se retrouve, au 12 novembre 2020 avec un total cumul de 2609 cas positifs confirmés, 68 décès, 2413 guérisons et 128 cas actifs.

Le président du Faso, à l’instar des autres chefs d’Etat, a invité le peuple à un sursaut national de solidarité avec le système sanitaire du pays, contre le virus. Le gouvernement adopte le 07 avril 2020 un plan de riposte du ministère de la santé d’un montant de à 177 900 426 041 francs CFA. Au-delà de la seule institution sanitaire, toutes les ressources endogènes du pays se mobilisent dans la riposte : les opérateurs économiques à travers les contributions régulières en nature ou en espèces, les artisans à travers des innovations permettant d’adapter les équipements en termes de réduction des coûts et de simplification de l’usage (lave-main à pédale sur matériaux de récupération par exemple). Les chercheurs à travers l’initiation de recherches sur des phytho-médicaments et la production de la chloroquine, etc…, et les thérapeutes traditionnels par une offre foisonnante de médicaments traditionnels pour la riposte.

Quel regard peut-on porter sur le rapport de ces deux médecines entre elles et au COVID ? Répondre à cette question implique de comprendre le rapport que les populations entretiennent avec chacune de ces médecines, dans leur quête de prévention et/ou de traitement du COVID-19.

Des populations restées marquées par les difficultés initiales de prise en charge dans les centres de référence COVID

L’image d’une institution sanitaire internationale dépassée par l’épidémie du COVID persiste et se renforce avec l’expansion du virus jusqu’en Europe puis en Afrique, alors que les laboratoires pharmaceutiques peinent aujourd’hui encore à trouver le médicament salvateur. Les débats contradictoires sur l’efficacité ou non de certains traitements, notamment celui à base d’hydroxychloroquine et d’Azithromycine depuis février 2020, contribuent aujourd’hui encore, à renforcer la confusion sur le traitement médical de la maladie. Au niveau national, et malgré une réaction vigoureuse de l’institution sanitaire et du gouvernement, ces tares initiales de la réponse médicale mondiale au COVID s’associent au déficit multiforme des formations sanitaires locales, pour accabler l’action des équipes de riposte. Ecartelée entre incertitudes sur le médicament, insuffisance d’équipements, affluence ponctuelle de malades, difficultés organisationnelles et de gestion, l’offre de prise en charge médicale des patients COVID-19 dans les centres de référence pourrait être perçue comme globalement balbutiante et rébarbative, bien que huit mois soit déjà écoulés depuis le premier cas positif déclaré dans le pays. De nombreuses critiques dans la presse et sur les réseaux sociaux se focalisent ainsi, non sur les efforts quotidiennement consentis par des agents de santé engagés, mais plutôt sur certaines insuffisances dont le récit, souvent dramatique mobilisent les affects. En attendant que les messages de sensibilisation du ministère de la santé rassurent davantage les populations certains discours restent toujours assez dubitatives sur la qualité des soins COVID dans les formations sanitaires, alors que les équipes médicales sont de plus en plus aguerries et de mieux en mieux équipées.

– Des MT proposés à volonté contre le COVID

L’effet conjugué de l’urgence de se protéger contre un COVID-19, d’une tradition de pluralisme médical, et des incertitudes liées à la prise en charge médicale, participe à la justification d’un pragmatisme thérapeutique populaire orienté vers la recherche d’autres recours (il faut faire avec ce qu’on a). Le pluralisme médical est une théorie développée en anthropologie pour caractériser les recours multiples des personnes en quête de soulagement dans plusieurs secteurs de soin de santé (tradithérapies, médecine moderne, etc.). Plusieurs propositions de thérapies traditionnelles, et néo-traditionnelles (traditionnels amélioré par apport d’éléments de modernité), ou de phytothérapie populaire ou traditionnelle d’importation, ont-été affichées dans les médias. Il en sera de même de certains produits pharmaceutiques connus de longue date (comme la chloroquine et qui sont re-appropriés localement). Ces « savoirs traditionnels » dépassent donc le seul cadre des thérapies purement traditionnelles pour prendre en compte un champ plus élargi de recours de santé, connus et accessibles aux populations. Ces savoirs traditionnels de santé vont englober ce qu’il est convenu d’appeler « les médicaments traditionnels », mais aussi ceux « néo-traditionnels » ainsi que des emprunts beaucoup plus hybrides tels des médicaments pharmaceutiques culturellement re-appropriés au sein de la société. Notre propos portera sur les médicaments traditionnels.

-Des MT qui comblent le « vide » thérapeutique autour du COVID dans la société

L’avènement du COVID-19 coïncide avec une explosion d’offres de thérapies traditionnelles parmi lesquelles deux sont choisies pour illustrer notre propos.

La première variante de l’offre traditionnelle de santé est préventive.

Des images de la télévision BF1TV présentaient le 8 avril 2020 un consortium de thérapeutes traditionnels de thérapeutes traditionnels qui se sont rendus chez le Moogho Naba[1], pour proposer onze thérapies traditionnelles pour briser la chaine de transmission du covid-19. Ces produits sont uniquement destinés à la lutte contre les maladies contagieuses comme le covid-19, les « ban loong dem » en moore[2]. La rencontre qui a été abondamment relayée par la presse et les réseaux sociaux a été l’occasion d’une présentation détaillée des plantes en langues nationales et si possible en français, leur partie utile, et leur posologie d’utilisation, afin de faciliter leur utilisation par le plus grand nombre de personnes.

Cet évènement se déroulaient entre mars et mai, en même temps que les discussions aussi enflammées que médiatisées en Europe à propos de l’utilisation de la chloroquine. Ces discussions apparaissaient comme autant de facteurs de discrédit la biomédecine qui manquait d’alternative claire face au covid-19. Elles étaient par contre, facteur de renforcement de l’adhésion populaire aux solutions traditionnelles locales et endogènes de santé face à une pandémie importée, insaisissable et encore sans traitement connu.

Sa seconde variante est curative.

Le traitement au pegnenga (appellation d’un type d’acacias endémique du plateau central du pays en moore) est présenté dans une vidéo en circulation sur Whatsapp depuis le 11 mars 2020. Les gousses de pegnenga sont d’abord présentées comme un antibiotique puissant jadis utilisé pour le traitement de plaies exposées à la surinfection et notamment les plaies d’excision des filles des filles. Il serait, en tant qu’antibiotique naturel, également utilisé de tout temps en société moaga dans le traitement des affections respiratoires, notamment dans le foonsre présenté comme une affection sévère des voies respiratoires qui plonge le malade dans un état fébrile avec une forte fièvre et éventuellement une toux. Cette insertion dans une catégorie nosographique populaire ancienne, paraît déterminer la représentation la maladie. Ainsi, du virus étranger, insaisissable, angoissant et funeste venu de loin pour menacer la survie et la sociabilité locales, il ne reste que le bon vieux foonsre connu et soigné de tout temps par bon nombre de tradithérapeutes de la place.

Ces deux variantes de l’offre traditionnelle de santé face à la pandémie du COVID-19 au Burkina Faso charrient à leur suite une grande diversité de propositions de traitement traditionnel local du COVID qui ne peuvent être toutes ici citées. Il est également notoire que les médicaments traditionnels (MT), sont souvent utilise en association ou en complément avec d’autres thérapies parallèles à l’offre des services de santé. Sont de celles-là la phythothérapie d’inspiration populaire traditionnelle phytothérapie du paludisme, maladie connue et traitée depuis tellement longtemps en Afrique qu’elle pourrait facilement être assimilé aux autres affections du tableau nosographique local (décoctions de feuilles de Neem, de Papaye, d’Eucalyptus, de Citronnelle, etc.). Des phytothérapies d’origines lointaines et parfois même non africaines comme l’aloe vera, la spiruline, l’artemisia, etc…, y sont parfois également associées.

L’accès problématique du centre de prise en charge de référence, associé au pragmatisme populaire qui illustre le parcours thérapeutique du patient africain, oriente naturellement les personnes en quête de soins vers les solutions qui font sens pour eux, et qui, à ce titre, sont porteuses d’une efficacité symbolique. L’efficacité s’entend ici, non du point de vue des résultats d’une validation scientifique, mais du point de vu de l’atteinte des attentes du malade.

Conclusion

L’approche du COVID dans la perspective MT, tout en prenant en compte l’origine lointaine et la complexité de son traitement, se l’approprie néanmoins soit en tant que maladie anciennement connue (foonsre), soit en tant qu’élément d’une catégorie connue de maladies (ban loong dem), dont elle maîtrise les moyens de prévention et de traitement ! De ce fait, les savoirs locaux 1) présentent une étiologie populaire du COVID, 2)  « disposent » de médicaments pour la prévention et le traitement du COVID, 3) « insèrent » le COVID sur le tableau nosographique local. De ce fait, les savoirs locaux donnent une représentation moins lointaine et plus accessible du traitement du COVID, dans les conditions locales, alors que sous l’effet de contingences de la communauté scientifique internationale l’institution sanitaire nationale, tâtonne sur le médicament et que la question de l’origine du virus s’épaissie avec le temps qui passe.

Ces arguments sociaux qui font pour le moment défaut à l’institution sanitaire contribuent à expliquer l’intérêt des populations pour les MT, alors que cette institution sanitaire n’a de cesse d’améliorer des performances dans la prise en charge des malades du COVID.

Il paraît important de relever avant de clore ce propos, que le succès relatif des MT face au COVID se fait dans un contexte de pluralisme médical dans lequel l’objectif du malade, – son soulagement -, laisse ouvertes toutes autres options thérapeutiques. La propension des personnes et groupes organisateurs de thérapies, à naviguer entre différents secteurs de soins de santé met « de facto » les MT et la médecine moderne en présence et en besoin permanent de conciliation par l’intermédiaire du malade qu’elles se partagent peut-être plus souvent qu’on ne le pense.

Cet exemple du COVID au Burkina Faso montre comment, dans les pays africains, les médecines modernes et traditionnelles cohabitent en permanence et interfèrent dans diverses modalités en fonction des choix et des parcours de soins des personnes qui les utilisent. Au gré de l’évolution des besoins de santé au sein de la population, certains mécanismes sociaux de gestion sociale de la maladie créent naturellement des espaces de conciliation, en dehors de toute intervention institutionnelle.

Gageons qu’au Burkina Faso, les institutions sanitaires et de la recherche malgré les contraintes de moyens et de calendrier trouveront les moyens de mieux prendre en compte les apports possibles de la MT et des acteurs communautaires (tout comme leurs limites), dans la riposte en cours contre le COVID-19.

Blandine BILA

Anthropologue

IRSS/CNRST

Notes : [1] Chef traditionnel de tous les moose. Il apparait également, au vu de ses interventions à des moments-clés de l’histoire du pays, comme une autorité culturelle et morale reconnue comme étant garante des traditions, bien au-delà des limites de ses fonctions coutumières.

2 La langue parlée par les moose


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