Moustique et représentation sociale

Introduction

Les moustiques sont vecteurs de plusieurs maladies à l’homme. Ces maladies dites vectorielles comme le paludisme, la dengue, la filariose lymphatique, la fièvre jaune etc., constituent de plus en plus des problèmes de santé publique. Le paludisme occupe une place de choix parmi ces maladies et cause annuellement des milliers et des milliers de victimes surtout chez les enfants de zéro à cinq ans de par le monde. Depuis plusieurs décennies, de multiples efforts sont conjugués afin de pouvoir lutter efficacement contre les moustiques vecteurs de maladies. Alors que se multiplient différents outils pour lutter contre ces vecteurs de la maladie, le rapport de l’homme au moustique, reste en marge dans la conception voire l’élaboration des outils de lutte anti vectorielle. L’homme dans son interaction avec l’insecte, a développé et construit des connaissances qui sont transmises de génération en génération.

Ces représentations et pratiques sociales spécifiques déployées vis-à-vis du moustique ne sont pas sans effets sur l’acceptabilité de ces outils de lutte contre les moustiques. A partir des investigations au sein de deux communautés (San et Dafing) dans la province du Nayala, région de la Boucle du Mouhoun au Burkina Faso, le présent document décrit les représentations sociales sur le moustique.

Comprendre l’origine des moustiques

Les communautés attribuent au moustique des origines diverses. A cet effet se dégagent trois grandes tendances. Pour les premiers, le moustique est une créature de Dieu, un être à part entière qui pond les œufs dans l’eau. Il apparait généralement avec la saison hivernale.  Pour les seconds, les moustiques proviennent des pourritures d’eau, de fruits, des herbes etc. Quand un corps pourrit jusqu’à un certain degré, celui se décompose en débris qui se transforment en moustique.

Dans leur conception, le moustique fonctionne avec la saleté. Le moustique est un produit de la saleté. Enfin la dernière catégorie est dans le doute quant à l’origine du moustique. Ils ignorent l’origine du moustique, ils l’aperçoivent comme d’autres êtres sans pouvoir déterminer leur origine. Néanmoins tous les acteurs sont unanimes que les moustiques sont des insectes qui prolifèrent là où il y a les eaux stagnantes et ils sont abondants en saison hivernale. 

Comprendre les dénominations du moustique en langue locale

En langue locale San, le moustique est designé par le terme « Gnon gnan » et« Sossoli ou Sossori », en langue locale Dafing. ‘‘Gnon gnan’’en San désigne une mouche mais en miniature. Au-delà de sa petitesse, l’appellation renvoie à un ensemble de critères du point de vue comportemental de l’insecte. Sans un physique imposant, sans force, il arrive à perturber de grands êtres par sa piqure, son bruit. Il est un insecte perturbateur. Il provoque de la gêne,

Quant à Sossoli/sossori, il fait également appel à plusieurs attitudes et comportements du moustique. Il renvoie à la posture accroupie ‘‘sossori’’de l’homme éveillé du fait de l’embarras que l’insecte lui cause. Le moustique est aussi un insecte qui se cache dans les parties sombres de la maison d’où il peut surprendre sa cible. Pour d’autres acteurs le nom Sossoli tire sa source du ‘‘Bamanan/Dioula’’« soufê soubaga », qui signifie sorcier nocturne. Cela met en exergue le fait que le moustique est très actif la nuit pendantque les autres êtres sont au repos. Enfin pour certains acteurs sociaux, Sossoli renvoie à ‘‘soli’’ qui désigne en langue Dafing la panthère. Si la panthère est une bête sauvage et cruelle qui tue, Sossoli lui renvoie à la panthère de la maison. Quand il est dans la maison avec les hommes, il attaque de partout l’homme et l’assaille de ses piqures.

Les communautés paysannes ne sont pas des observateurs passifs de leur environnement mais des acteurs actifs qui donnent sens à leur interrelation en produisant des savoirs sur leur  milieu de vie. Les différentes appellations du moustique en langue locale San et Dafing, rendent compte de ce rapport actif entre l’homme et le moustique.

Importance sociale du moustique

Le moustique malgré sa petitesse est un insecte bien connu des populations. Les différentes appréciations faites du moustique le positionne majoritairement comme un être qui s’oppose au bien-être social. Il est l’ennemi de l’homme. Dieu l’a créé pour faire le mal. A travers un bon nombre de récits, le moustique est perçu comme le sorcier nocturne, le voleur nocturne, le transporteur de maladie, et à l’extrême l’agent de la mort. Sorcier nocturne, parce que non seulement il est avide de sang mais aussi parce que la nuit constitue pour lui, le moment opportun pour prendre son repas sanguin sur des corps sans défense, emportés par le sommeil. Il est qualifié de voleur nocturne, parce qu’il opère mieux la nuit, car il dispose de tout le temps pour tromper la vigilance de sa cible. En plus le moustique est de plus en plus perçu par les populations comme des insectes qui transportent les maladies. Ils piquent tout le monde, les animaux, transportent les maladies des êtres malades vers les êtres bien portants. Enfin, en s’attaquant à un corps faible comme celui de l’enfant, le moustique est capable de le vider de son sang et de causer sa mort.

Par contre, le moustique dans l’imaginaire des communautés annonce la pluie. En effet, comme ils le reconnaissent, quand il veut pleuvoir, la piqure des moustiques s’intensifie. Cette intensification de la piqure, constitue un indice pour les acteurs sociaux d’espérer la pluie. Cette perception est partagée par les deux communautés San et Dafing qui ont fait l’objet de la présente étude. Et si autrefois fois, le moustique a été au centre de certaines pratiques culturelles tel que le ‘‘sossoli dôn’’ en français danse du moustique, (un rituel en pays Dafing pour faire appel à la pluie en cas de sècheresse),  il faut noter que de nos jours ces pratiques ont tendances à disparaitre au profit des religions dites révélées.

Conclusion

Le moustique est un insecte qui vit au quotidien dans l’environnement humain. Dans son interaction avec le moustique, les communautés ont forgé des représentations sociales autour de l’insecte. Si la place de l’animal est fixée par la société, c’est à travers les systèmes de représentations que prend sens ce traitement de l’animal.  Le présent travail a permis de comprendre le traitement social du moustique par les communautés San et Dafing de la province du Nayala, Burkina Faso.  Il y ressort principalement que le moustique véhicule l’image d’un être nuisible à l’homme et même aux autres animaux.  

Dr Léa PARE, Chercheur en Sciences sociales

Institut de Recherche en Sciences de la Santé

Notes

Les données présentées dans ce document sont issues de travaux sur le rôle et la place du moustique dans l’environnement physique et social des communautés conduit par Dr Léa PARE et collaborateurs à l’Institut de Recherche en sciences de santé en partenariat avec the School of Anthropology and Museum Ethnography at Oxford, university d’Oxford (Angleterre).

Bibliographie

GUEDON M.-F, 2017.« Insectes, monstres et esprits, La conjonction des êtres invisibles dans les taxonomies athapascanes subarctiques », In Recherches amérindiennes au Québec, 47 (2-3), 61–78

MAUZE, M., 2017. Des monstres, des moustiques et des cendres : Les insectes dans la mythologie, les rituels et l’art de la côte Nord-Ouest, Recherches amérindiennes au Québec, 47 (2-3), 111-121. Https://doi.org/10.7202/1048599ar

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