Plan d’appui aux acteurs culturels et touristiques: « Il ne s’agit pas de distribuer de l’argent aux gens » (Abdoul Karim Sango)

A la suite du deuxième message à la Nation, prononcé le 02 avril 2020 par le Président du Faso, on a constaté une dénonciation virulente de certains acteurs culturels. Ils décrient l’absence de mesures spécifiques d’accompagnement pour le secteur. Le lundi 06 avril 2020, Abdoul Karim Sango, ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, a procédé à l’installation d’un comité de réflexion pour la conception d’un plan d’appui aux acteurs de la Culture, des Arts et du Tourisme. A l’issue de la rencontre, nous avons eu un entretien avec le ministre. Il parle : des actions entreprises par son ministère pour accompagner les acteurs ; du travail du comité ; de l’importance de la médecine traditionnelle dans la lutte contre la pandémie ; etc.  

Que pensez-vous de la dénonciation des acteurs de la culture ?

Cela révèle une des caractéristiques du monde de la culture. Ce secteur est caractérisé par une forme d’esprit libre. C’est aussi le fruit de frustrations contenues sur plusieurs temps. Il n’y a rien de nouveau ; on dit que la culture est le parent pauvre ; que ce soit au Burkina ou partout ailleurs en Afrique. La culture, faisant partie de nos habitudes et de notre quotidien, a fini par être comme quelque chose de banal. Comme le disait Joseph Ki-Zerbo, ce que l’on retient de la culture, c’est sa dimension folklorique. On oublie que la culture est un élément moteur des économies modernes.

La culture a deux atouts majeurs. Elle est d’ailleurs la seule à les avoir. C’est d’abord sa contribution significative à la formation du Produit intérieur brut (PIB) des Etats. Il est vrai que l’inorganisation du secteur ne permet pas toujours d’avoir des chiffres clairs. Il y a quelques temps, à l’ouverture du Marché des arts du spectacle africain (MASA), le Vice-président ivoirien affirmait que la culture emploie six cent mille (600 000) personnes, trois fois plus que la Fonction publique. Toute chose étant égale par ailleurs, je pense que nous ne sommes pas loin des mêmes indicateurs ici. Malheureusement, c’est un travail qui n’est pas suffisamment bien documenté par l’Institut national des statistiques et de la démographie (INSD) et les autres structures.

Ensuite, il y a cette dimension symbolique. Avec cette crise du coronavirus, lorsque vous rentrez le soir à cause du couvre-feu, qu’est-ce qui vous permet de supporter le temps qui s’allonge ? C’est la magie de la culture, à travers le cinéma, la comédie, le théâtre, la musique. Par ce temps de spleen incroyable, il n’y a que la musique pour nous porter vers des lendemains meilleurs, pour nous donner de l’espoir.

Je comprends donc que les acteurs, n’ayant pas vu ou entendu dans le discours du Président du Faso qu’il y a un montant qui est affecté à leur secteur, en viennent effectivement à réagir un peu dans tous les sens. Mais ce n’est pas que le Président affichait un mépris particulier. C’est parce que dans un discours présidentiel, qui dure en trois et cinq minutes, on ne peut quand même pas citer toutes les mesures. Il y a forcément un arbitrage et tout arbitrage est subjectif obligatoirement.

Qu’est-ce qui sera fait pour ces acteurs ?

Dans le rapport d’ensemble qui avait été fait en Conseil des ministres par le ministre de l’Economie et des Finances, le président a instruit d’affecter un milliard vingt cinq millions (1 025 000 000) F CFA pour l’appui, l’accompagnement du secteur de la Culture. Ce fonds doit-être logé au Fonds de développement culturel et touristique (FDCT).

Avant cela, nous avons entrepris des mesures, des initiatives à la demande de la Confédération nationale de la Culture (CNC). Nous les avons reçus. Nous leur avons dit que l’urgence n’est pas que chaque acteur cherche à faire du profit. Lorsque vous êtes confronté à une situation comme celle-ci, il faut se donner la main, chacun en fonction de ses compétences et de ses ressources pour booter la maladie hors du pays. C’est cela l’urgent. C’est d’ailleurs cela la démarche du gouvernement. Tout d’abord, comment agir pour contenir la pandémie parce qu’elle peut avoir des conséquences dramatiques.

De ce point de vue, j’ai demandé à ce que les artistes s’investissent dans la sensibilisation. Et ils l’ont réussi. Nous avons mobilisé quelques ressources pour les accompagner. Dans ce second temps, nous mettons en place un comité de réflexion qui sera chargé de penser car le secteur est spécifique.

Pourquoi avez-vous décidé concrètement de mettre en place ce comité de réflexion ?

Le gouvernement décide d’allouer un milliard vingt cinq millions (1 025 000 000) F CFA. Mais il faut que nous ayons un travail technique pour savoir comment ce budget doit-être mis à la disposition des acteurs pour leur permettre de continuer à mener leurs activités. Il faut donc une évaluation du préjudice qu’ils ont subi. Il faut qu’on ait une idée des critères et des conditions d’indemnisation. L’administration peut le faire d’autorité mais ce ne sera pas de la bonne administration. Nous gérons la culture, mais nous ne sommes pas des opérationnels ; nous n’organisons pas des théâtres, des défilés de mode, des films, etc. C’est pour cela que nous avons mis en place ce comité pour que ces ressources aillent véritablement là où il y a un problème.

Il ne s’agit pas de distribuer de l’argent aux gens. Il ne s’agit pas non plus pour les uns et les autres d’inventer des choses qui n’existent pas. Par exemple, quelqu’un qui dit qu’il avait un concert qui devait avoir lieu dans cette période et qu’il a invité des artistes, nous lui demanderons qu’il nous apporte les factures des billets d’avion. Nous allons vérifier auprès de la compagnie. Si c’est du faux, nous intentons des poursuites pénales contre l’auteur. Si la compagnie est complice, on poursuit les deux. C’est de l’argent public qui doit servir effectivement ceux qui font ce travail véritablement, ceux qui portent la culture de ce pays mais qui souffrent de la situation actuelle.

On n’a pas besoin de démonstration particulière pour comprendre que le secteur est affecté. C’est un secteur où toutes les activités requièrent des regroupements. Il faut qu’on ait un travail technique consensuel que nous allons exécuter au profit du monde de la culture.

Quelle est l’échéance pour connaître les conclusions des travaux ?

Le comité a jusqu’à vendredi (le 10 avril) pour nous faire des propositions. Le rapport sera soumis à mon bureau pour les amendements. En principe, on peut disposer du rapport dès la semaine prochaine.

Que pensez-vous de l’engagement des artistes dans cette lutte contre la pandémie de coronavirus ?

C’est extraordinaire. Je suis très satisfait de la spontanéité avec laquelle certains artistes se sont engagés. Je suis très satisfait également du contenu des messages. Le défi avec le coronavirus, c’est d’abord la sensibilisation. C’est le changement de comportement qui peut nous sauver. Là où la pandémie a été vaincue, les gens ont accepté de changer de comportements. Qui de mieux que les artistes pour porter ce message ; eux qui ont des taux d’audience élevés. D’ailleurs, vous voyez comment l’opinion réagit autour d’eux.

Il y a des activités qui ont été sponsorisées par le ministère. Nous avons dégagé une dizaine de millions pour les accompagner. Nous continuons à chercher des ressources pour pouvoir les désintéresser. Il ne s’agit pas de les payer. Il ne s’agit pas d’un « gombo ». Il ne faut chercher de l’argent dans cette histoire. Ce serait immoral et amoral. Mais les efforts pour la production, nous pouvons les désintéresser. En plus, les médias ont décidé de diffuser ces œuvres gratuitement avec l’implication du ministère de la Communication et du Conseil Supérieur de la Communication.

J’ai contacté l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) pour qu’on essaye de mobiliser quelques ressources. Ce sont des formes d’appuis indirects pour permettre aux uns et aux autres de résister dans cette situation. Vous savez que la situation des artistes burkinabè, pour un grand nombre, n’est pas simple. Il y a une petite élite qui s’en sort. Mais il y en a qui se battent au quotidien. Pour ces gens, cinquante milles (50 000) ou cent milles (100 000) F CFA, c’est beaucoup d’argent. Si on peut trouver des dispositifs pour permettre à chacun de jouer un rôle et avoir un peu d’argent pour acheter un sac ce riz, il n’y a pas de problème. Je pense que ce sont de bonnes initiatives. Le malaise, c’est qu’il y a des gens qui flairent une forme d’opportunité. C’est cela qui est condamnable. Malgré tout, on sent que les messages sont porteurs ; on voit que les populations changent de comportements.

La médecine traditionnelle et les tradipraticiens sont des éléments du patrimoine culturel. Avez-vous approché ces acteurs pour savoir quelle peut être leur contribution à la lutte contre la maladie ?

En principe, je dois les recevoir aujourd’hui, après leur visite chez le Moro Naaba. L’Afrique a l’occasion de démontrer aux yeux du monde que nos savoirs traditionnels endogènes peuvent nous aider à régler beaucoup de problèmes. J’ai cette conviction que nous passons à côté de grandes choses en méprisant nos guérisseurs traditionnels. La nature a toutes les réponses à tous ces problèmes.

C’est une leçon pour tout le monde. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est une révolte de la nature contre les humains. Nous avons abusé de l’exploitation de la nature pour satisfaire notre égoïsme. Nous avons éprouvé la nature. Nous sommes dans l’hyper consommation et c’est l’Occident qui nous a mis là.

L’Afrique avait compris que le remède de l’homme, c’est l’homme et la nature. L’Afrique est le seul continent où l’homme était placé là où il fallait. La sagesse nous enseigne que l’homme vient au monde à travers les mains de l’homme et repart par ses mains. Si la civilisation d’après le coronavirus ne comprend pas cela, qu’il faut replacer l’homme et la nature au centre de nos préoccupations, au-delà des faux discours dans des conférences inutiles où on dépense de l’argent mais personne n’y croit, je crois que la prochaine pandémie sera beaucoup plus terrible.

Nos tradipraticiens ont des solutions. Et je suis très content que le Moro Naaba les ait encouragés à s’investir. Je les ai rencontrés dès le départ et j’ai demandé au ministère de la Santé de les rencontrer. Il y a eu des initiatives. Mais, je suis un peu embêté car ils sont à cheval entre deux ministères : pour l’aspect remède, ils dépendent du ministère de la Santé et sur le plan symbolique et patrimonial, ils dépendent du ministère de la Culture.

A titre personnel, je ne peux pas vous dire le nombre de décoctions et de tisanes que j’ai bu durant cette période pour me protéger. C’est ce qui me donne la force. J’y crois. Il est temps que nous nous décomplexons. Nos parents qui vivaient plus longtemps utilisaient-ils la médecine des blancs ? Et tous leurs remèdes, d’où viennent-ils ? Ils viennent de la nature. Ce sont des dérivés.

Les acteurs de la médecine traditionnelle ont dit qu’ils ont eu en partie une solution. Et vous voyez que le gouvernement a des expériences avec un tradipraticien béninois. Je vois certains qui critiquent. Eux, que proposent-ils ? Au stade actuel, ce n’est pas la critique dont on a besoin. Des gens témoignent qu’ils en ont pris et cela marche. Ces gens vivent. Même si l’inventeur est un béninois, c’est notre frère.

Nous devons penser africain. Au lieu que chaque pays commande ses masques, pourquoi ne commandons-nous pas à l’échelle de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), par exemple ? Imaginez les quinze (15) Etats de la CEDEAO qui font une commande groupée. A partir de Ouagadougou ou d’Abuja, on les distribue. Imaginez les économies que l’on va réaliser. Quand vous achetez à cette échelle, le coût est moins élevé. Mais chaque pays est à la recherche de sa solution. Alors que si le mal s’aggrave dans l’un de nos pays, les autres sont foutus. Au tour de cette problématique, il est grand temps, qu’au-delà des discours, des réunions à Addis-Abeba, nous trouvons des solutions concrètes. C’est là que nous attendons les Africains. C’est maintenant que notre solidarité doit se manifester. Oui j’ai foi en la médecine traditionnelle africaine comme réponse face à des pandémies de ce type.

Déjà avec le terrorisme et aujourd’hui le coronavirus, l’avenir de la culture et le tourisme n’est-elle pas en danger ?

Non. Avec le terrorisme, les activités culturelles se poursuivaient. Il y a peut-être des zones où c’est difficile. L’hôtellerie enregistre, en valeurs relatives, des chiffres qui ne sont pas catastrophiques comparés à ceux de la période où il n’y avait pas de terrorisme. Quand on prend les statistiques, qui ne sont pas toujours exhaustives, il est clair que nous devons faire des efforts incroyables. Et c’est l’engagement du gouvernement pour éradiquer le terrorisme et toute forme de pandémie.

Si l’on pense que l’avenir de la culture et du tourisme burkinabè est  scellé, il sera scellé aussi en Europe et partout ailleurs. Personne ne voyage. La responsabilité des gouvernants de travailler à ce que nous sortions de cela. Il faut aussi que les populations aient des comportements plus responsables. Respectons les consignes qui sont données par les agents de santé.

La Semaine nationale de la Culture (SNC) a été reportée à cause de cette maladie. Cette édition pourra-t-elle se tenir finalement cette année ?

On ne peut pas en avoir l’assurance. Comme je ne peux pas vous dire quand est-ce que la maladie sera définitivement vaincue. Tant qu’il y a des cas, il est difficile d’autoriser un si grand rassemblement de populations. Il faut d’abord que l’on éradique cette maladie.

L’évènement ne peut pas se tenir non plus en saison pluvieuse. Les gens sont dans les villages ; nous avons des problèmes d’infrastructures routières. L’urgence aujourd’hui, ce n’est pas de se pencher sur le sort de la SNC. S’il faut le faire cette année ou l’année prochaine, nous devons sortir de cette pandémie d’abord.

Cyr Payim Ouédraogo

Jean-Yves Nébié         

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *