SOS Appareils respiratoires « Il ne faut pas attendre le pire pour agir»: (Dr Nestorine Sangaré)

Lancée le 25 mars 2020, l’initiative SOS appareils respiratoires vise à mobiliser des ressources financières pour l’acquisition d’appareils respiratoires pour aider les patients souffrant de difficultés respiratoires à respirer. Déjà, elle a permis de réunir sept millions cinq cent quatre vingt dix neuf mille trois cent quatre vingt douze (7 599 392) F CFA. Mais le besoin est encore grand. Nous avons rencontré le mercredi 1er avril 2020 l’initiatrice du projet, Dr Nestorine Sangaré, Directrice exécutive du Centre de recherche et d’intervention en genre et développement (CRIGED), ancienne ministre de la Promotion de la femme et du genre. Avec elle, nous avons parlé de l’initiative, des difficultés rencontrées, de ses craintes, etc.  

Comment avez-vous accueilli l’arrivée du coronavirus au Burkina Faso ?

J’ai accueilli cette nouvelle avec une grande peur. J’ai paniqué parce que c’est par un couple d’amis, le couple Karambiri, que cette maladie est arrivée. Et apprendre qu’ils sont malades, cela m’a fait de la peine. On nous a dit que cette maladie est dangereuse pour les personnes âgées. Le pasteur a un certain âge et j’ai eu peur pour sa vie.

Si les choses n’étaient pas arrivées par eux, ils seraient en train de réconforter les malades, d’organiser la communauté pour agir. Mais ce sont eux qui sont atteints. Comment se sentent-ils ? J’essaie de mettre à leur place. Ont-ils un sentiment de culpabilité ? Ont-ils des incompréhensions ?

Ce ne sont pas les seuls à introduire la maladie, mais ce sont leurs résultats qui ont été annoncés en premier. Et l’opinion a retenu qu’ils sont responsables de l’introduction de la maladie au Burkina. C’est donc un lourd fardeau moral à gérer.

Vous avez initié une collecte de fonds pour l’achat de respirateurs afin d’aider à soulager les patients ayant des difficultés respiratoires. D’où vous est venue l’idée ?

J’ai vu mon père mourir à cause du manque d’appareils respiratoires. Cela est resté gravé profondément dans ma mémoire. Tu vois une personne que tu aimes ; elle est en train de suffoquer ; elle n’arrive pas à respirer ni à parler ; petit à petit, tu vois la personne partir dans une souffrance atroce. Mais tu ne peux rien faire pour elle. C’est difficile à supporter.

Donc quand je vois que de nombreuses personnes, en Italie, en France, sont mortes d’une défaillance cardiaque par manque d’oxygène et d’appareils respiratoires pour les aider, c’est insupportable. On aurait pu sauver beaucoup si…

Alors si nous pouvons éviter à des Burkinabé une mort dans ces conditions horribles ; si on peut épargner à des milliers de gens de se retrouver en grand nombre sans assistance respiratoire, parce qu’on n’a pas pu anticiper en mobilisant des ressources de citoyens, en plus de ce que fait l’Etat, ce serait vital.

C’est le moment de se mobiliser. Tout le monde est interpellé. Chacun doit se sentir concerné dans cette lutte. Nous ne sommes pas dans un Etat providence. Même les pays occidentaux qui sont dans cette configuration, les citoyens se mobilisent. Mais, nous qui ne sommes pas dans cette catégorie, nous comptons seulement sur l’Etat. C’est de la dépendance. C’est une mentalité d’assisté et de perdant.

Pourquoi devons-nous attendre que des milliers de gens meurent pour rechercher un coupable ? Faisons-en sorte qu’ils ne meurent pas. Après, on pourra faire des reproches. Il n’y a plus d’intérêt si nous laissons les gens mourir, pour ensuite trouver un bouc émissaire. C’est pour toutes ces raisons que j’ai lancé cette initiative citoyenne. Avec ce projet, c’est se préparer au pire en agissant pour le meilleur.

Quelle est l’échéance de cette initiative dénommée « Aidons-les à respirer » ?

Cette initiative consiste concrètement à mobiliser des ressources financières pour l’acquisition de dix (10) appareils respiratoires pour les hôpitaux afin d’aider les malades qui en ont besoin urgemment. De la période du 25 mars au 03 avril 2020, au total sept cent quatre vingt dix huit (798) personnes ont participé à la collecte. On a pu mobiliser sept millions cinq cent quatre vingt dix neuf mille trois cent quatre vingt douze (7 599 392) F CFA. On peut faire mieux. Il y a des millions de contributeurs qui peuvent toujours apporter leurs aides. Même si c’est deux cent (200) F CFA, nous acceptons.

Tout le monde est concerné car on ne sait pas qui va tomber malade. On ne sait pas qui aura des complications respiratoires. Ces appareils peuvent servir à n’importe qui. Je prie, tous les jours, pour qu’aucun membre de ma famille n’en bénéficie. Ce sont les cas graves qui en ont besoin. J’ai personnellement mis un million (1 000 000) et j’ai lancé le projet.

Au Burkina Faso, si tous ceux qui peuvent apporter un million se mobilisent, en une journée on peut réunir déjà cent millions (100 000 000) F CFA pour acheter les machines. Il ne faut pas attendre le pire pour agir. Il ne faut pas attendre que l’Etat fasse tout car il n’en a pas les moyens. Donc les citoyens doivent, dans un élan patriotique, contribuer à la lutte contre la maladie.

Nous devons spontanément sonner la mobilisation pour aider le pays à booter le coronavirus hors du pays. Il n’y a rien de politique. C’est une question de patriotisme. Il faut s’organiser pour faire quelque chose face au danger. C’est une cause qui me tient véritablement à cœur. Des gens ne doivent pas mourir par manque d’oxygène. Personne n’aimerait assister impuissant au départ atroce de ses proches. Alors, agissons. Nous devons aider les cas graves à respirer.

Quelle est votre analyse de la gestion de la crise ?

L’analyse de la situation a permis de savoir que pour aborder la question du coronavirus, il faut parler du problème de la prévention, du dépistage, de la prise en charge de tous les malades sans distinction et de prise en charge des cas compliqués. Il faut des mesures sociales d’accompagnement, des mesures pour le personnel soignant, etc. Puis il y a les questions sociologiques.

Au départ, j’ai commencé à faire des publications sur les réseaux sociaux pour la prévention, en parlant des mesures d’hygiène. Ensuite, j’ai parlé de la communication dans les couples en situation de confinement. Progressivement, il s’est posé la problématique de l’indigence en situation de confinement. Que faire pour les plus pauvres, si on leur dit de rentrer et rester chez eux ? J’ai abordé le sujet et les réactions ont été très vives.

Finalement, j’ai retenu ces deux problématiques : le problème des appareils respiratoires et celui de la prise en charge des personnes démunies ou indigentes. Ces deux aspects font parties des perspectives citoyennes.

Alors j’ai cherché à comprendre comment est gérée la question des appareils respiratoires au Burkina. En remontant l’information, j’ai vu que, depuis le 01 mars 2020, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a lancé un appel à tous les pays du monde pour qu’ils se dotent d’appareils respiratoires car ils ont constaté que le taux de morbidité est lié au fait que ceux qui ont des complications respiratoires n’ont pas d’appareils. Et les pays ne s’étaient pas équipés car ils n’avaient pas été confrontés à une situation similaire. Ce n’est donc pas une question spécifique au Burkina Faso.

A présent, c’est une course contre la montre pour tout le monde. Les Etats développés se retournent vers leurs industries pour qu’elles produisent de toute urgence ces appareils. Ils sont déjà frappés de plein fouet. Dans le même temps, nous observons le macabre spectacle sans pouvoir anticiper faute de moyens.

Parmi les initiatives citoyennes que j’ai pu observer dans ces pays, les industries ont accepté de produire ces appareils sans bénéfices. En France, en Israël, aux Etats-Unis, elles ne cherchent pas à faire du profit. Elles agissent dans un élan patriotique. Et nous qui ne produisons pas ces appareils, que faisons-nous ?

L’Etat burkinabè a lancé sa procédure d’acquisition de ces appareils respiratoires tard. Il veut en acheter cent (100). Et c’est TM Diffusion qui a le marché. Mais elle est arrivée en retard sur le marché mondial et n’arrive pas à ramener les appareils parce qu’il n’y en a plus. Les autres pays ont déjà tout pris et ils sont en train d’en fabriquer pour compenser leur manque.

Les pays comme le Bénin, le Togo, l’Ouganda, qui n’ont pas encore atteint notre situation, étaient déjà allés chercher leurs appareils. Le Bénin a acquis deux cent (200) appareils respiratoires alors que l’épidémie n’y ait pas étendue (Ndlr : 16 cas à la date du 04 avril 2020). Ce n’est pas un secret, l’information est même disponible sur internet. Ils n’ont pas nos chiffres mais ils ont déjà acquis leurs appareils. Pourquoi n’avons-nous pas les nôtres. C’est la grande question et il va falloir qu’on en parle.

Qu’est-ce qui a freiné le processus ? Pourquoi, depuis le 09 mars 2020 avec nos premiers cas, n’avons-nous pas pu trouver les équipements sur le marché mondial ? Le débat va se poser. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Les procédures étaient-elles compliquées ? Si ce sont les procédures, il fallait prendre une dérogation spéciale pour gérer l’urgence. Dans cette urgence, on ne doit pas suivre les longues procédures des marchés publics pour attribuer un tel marché. C’était une urgence et il y avait une compétition avec les autres pays qui cherchent les mêmes équipements.

Mais je ne peux pas rester là à critiquer les actions du gouvernement. Je dois agir. Alors, j’ai décidé de mobiliser les citoyens burkinabè pour qu’ensemble, on puisse agir. En Israël, par exemple, des gens achètent individuellement leurs appareils pour les garder chez eux. L’Etat dispose des stocks et la maladie n’a pas encore atteint un niveau où il a besoin d’utiliser son stock. Mais il a mis en branle l’industrie militaire pour en fabriquer en masse. Les personnes âgées qui ont peur pour leur vie en achètent également.

Combien coûte un appareil respiratoire sur le marché ?

Cela dépend du modèle et des spécifications de l’appareil. Quelqu’un, en Israël, a fait une offre de vingt millions (20 000 000) F CFA par appareil, livré à Ouagadougou. C’est le prix le plus élevé que j’ai pu entendre. Un autre m’a confié qu’en Chine on peut acheter chaque appareil à trois millions cinq cent mille (3 500 000) F CFA.

Ces appareils proposés par le fournisseur de Chine sont-ils de bonne qualité ?

Ils ont vaincu le coronavirus en utilisant ces respirateurs ; ce ne sont certainement pas des respirateurs venus d’ailleurs. Ils en ont chez eux. Mais je ne veux pas qu’ils recyclent ce qu’ils ont déjà utilisé pour leurs malades pour nous les vendre.

Quelqu’un d’autre m’a proposé une offre de sept millions sept cent quatre vingt mille (7 780 000) F CFA l’unité. Il y a plusieurs prix en fonction des spécifications. Sur le marché les prix vont de douze mille (12 000) à quarante mille (40 000) dollars l’unité. Si notre pays a fait une prévision pour acquérir cent (100) appareils en n’y mettant pas le prix, l’inflation peut empêcher de pouvoir les acheter. Toutefois, il est urgent de trouver ces appareils.    

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

C’est essentiellement la critique qui démoralise les contributeurs. Il y a des gens qui sont suspicieux. Ils disent qu’il y a déjà des dons de grosses pointures de l’économie nationale ; qu’il y a des entreprises qui ont déjà fait des dons à l’Etat et qu’il faut l’utiliser pour acheter des respirateurs.

Il y a cet esprit de défiance et de critique vide. Il y a des gens qui critiquent mais ils ne font rien. Il y a des gens qui travaillent à dénigrer l’initiative. Sur les réseaux sociaux, il y a de mauvais commentaires qui blessent.

Mais êtes-vous entrée en contact avec le ministère de la Santé ?

Non. Je ne pouvais pas entrer en contact avec le ministère, sans avoir de l’argent en main. Il faut finir la mobilisation des fonds et maintenant, on peut dire au département de la Santé qu’on veut acquérir des appareils pour contribuer à la lutte. Là, ils peuvent nous indiquer les spécifications des appareils qu’il faut afin qu’on puisse les trouver. Comme ils ont des difficultés pour en trouver, est-ce qu’on peut trouver ces appareils par d’autres canaux ? Si cela intéresse nos autorités sanitaires, on le fera parce qu’ils ont besoin de l’aide de tout le monde.

Quelles sont vos plus grandes craintes ?

Ma première crainte, c’est que la situation nous échappe parce qu’on n’a pas réussi le confinement. Il faut le dire ainsi : on n’a pas réussi le confinement. Il s’est trouvé des gens pour justifier qu’il faut laisser ceux qui n’ont rien sortir. Et les gens sortent. Malheureusement, ce ne sont pas ceux qui n’ont rien qui sortent.

Quand vous voyez les gens en ville, ils veulent continuer à vivre une vie normale comme s’il n’y avait rien. Il y a encore aujourd’hui des gens qui ne portent pas de masque. Le masque n’est-il pas nécessaire ? Il y a de l’insouciance et de l’inconscience. Cela sert à la propagation de la maladie. Ils ne mesurent pas les conséquences de ce qu’ils font.

J’ai peur que la maladie ne se propage et que la prophétie du directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) ne se concrétise. J’ai peur que le pire n’advienne. Ils attendent le pire chez nous. Et nous ne nous sommes pas pris en main pour éviter de leur donner raison. Ma plus grande crainte est qu’il y ait trop de morts parce que la maladie s’est disséminée partout dans le pays. C’est une maladie qui ne cadre pas du tout avec nos modes de vie. C’est avec cette maladie que j’ai vraiment réalisé qu’on n’avait pas une très bonne hygiène.

Avez-vous une adresse particulière ?

S’il est possible que les Burkinabé qui vivent ailleurs dans les autres pays, qui disposent de moyens, se mobilisent et achètent des appareils respiratoires pour envoyer au pays. Ils sont partout. C’est une urgence.

Les foyers de l’épidémie se sont multipliés. Aujourd’hui, il y a huit (8) régions sur treize (13) qui sont touchées. Tant que c’était juste à Ouagadougou et qu’on pouvait confiner la ville et soigner les patients, c’était simple. Maintenant que la maladie est étendue et que les autres centres de santé, qui n’ont pas d’équipements adéquats, sont sollicités, il faut agir. Même à Ouagadougou, à part le Centre hospitalier universitaire de Tengandogo, il y a peu d’hôpitaux qui ont le plateau technique requis. Ce ne sont donc pas seulement les appareils respiratoires qu’il faut. Il faut d’autres appareils médicaux. Il faut donc se mobiliser pour acheter le matériel et l’envoyer au Burkina Faso.

Cyr Payim Ouédraogo

Jean-Yves Nébié

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