Dr Yacouba CISSAO
Socio-anthropologue, Chercheur au CNRST/INSS
Introduction
Les migrations jouent un rôle déterminant dans la constitution des sociétés humaines. Elles constituent un phénomène social qui évolue dans le temps et dans l’espace. Au Burkina Faso, les migrations se déploient à différentes échelles en ce sens qu’elles sont internes et internationales. Qu’elles se déclinent sous forme d’exode rural ou de migrations internationales, celles-ci suivent différentes temporalités. Comme le montrent différents travaux dans le contexte burkinabè (Zongo, 2010 ; Piché & Cordell, 2015, Néya, 2016 ; Thorsen, 2016 ; Cissao, 2020), les migrations saisonnières de travail ont été très souvent privilégiées dans les stratégies de quête de revenus par les populations, particulièrement celles issues du milieu rural. Cet article de vulgarisation s’intéresse au phénomène de la migration saisonnière dans le secteur de la production et de l’approvisionnement en légumes des villes. Il est tiré d’une publication scientifique parue en 2025 dans la Revue Africaine des Lettres, Sciences Humaines et Sociales Kurukan Fuga (http://revue-kurukanfuga.net).
1. Méthodologie
L’étude a été réalisée au cours des années 2021 et 2022 dans la commune de Bobo-Dioulasso située à l’Ouest du Burkina Faso. Les enquêtes ont été menées selon une approche qualitative dans la ville de la capitale économique et les villages de Bama, Léguéma et Kuinima. Bama et Léguéma sont situés respectivement à une trentaine et à une quinzaine de kilomètres de Bobo-Dioulasso. Quant à Kuinima, il s’agit d’un village qui a été absorbé par la ville de Bobo-Dioulasso de sorte qu’il apparait davantage comme un quartier périphérique de ladite ville. Des enquêtes complémentaires ont été conduites en décembre 2023 à Abidjan dans la capitale ivoirienne. Les acteurs qui ont été ciblés par la collecte de données sont les producteurs, transporteurs, chargeurs, vendeuses, consommateurs, etc. Une cinquantaine d'acteurs ont été enquêtés lors de ces différentes phases de collecte de données.
2. Résultats
2.1. Le circuit d’exportation de légumes
Au Burkina Faso, la saison sèche constitue la période de prédilection pour la production de légumes. Un peu partout sur le territoire, les agriculteurs s’y investissent massivement dans l’optique de mobiliser des ressources complémentaires à celles obtenues après la récolte des cultures privilégiées pendant la saison pluvieuse. Dans les villages situés dans l’hinterland des centres urbains, les producteurs essaient ainsi de tirer le meilleur parti de la situation géographique de leur localité par rapport à la ville dont la demande de produits frais augmente proportionnellement à la croissance de la population urbaine.
Dans la zone de Bobo-Dioulasso, on remarque que les activités de production, de transport et de vente des légumes se mènent dans bien de cas à une échelle familiale. La production et le transport sont généralement l’affaire des hommes tandis que la vente des légumes dans les marchés reste celle des femmes. Il faut noter que les légumes qui sont produits et acheminés dans la ville de Bobo-Dioulasso à partir de cette forme de division du travail sont également destinés à un pays côtier comme la Côte d’Ivoire. Bien souvent, le marché local n’arrive pas à absorber les quantités importantes de légumes produites, ce qui conduit les acteurs locaux à s’orienter vers le marché ivoirien. Le fait que la commercialisation des légumes dans ce pays voisin apparait plus rentable comparativement au marché local amène également une partie des grossistes de légumes à privilégier ce circuit. Pour ces acteurs, les stratégies consistent à faire émigrer de manière temporaire des membres de la famille ou des proches dans la capitale ivoirienne. Ces jeunes hommes, mais aussi des jeunes femmes dans une moindre mesure, une fois à Abidjan, réceptionnent les légumes qui leur sont acheminés à partir de camions qui empruntent régulièrement le corridor reliant la ville de Bobo-Dioulasso à la Côte d’Ivoire. Pendant leur passage à Abidjan, les migrants saisonniers burkinabè de la filière légumes louent la plupart du temps des logements dans les quartiers jouxtant les marchés d’Adjamé et d’Abobo qui sont les principaux points de chute des légumes importés du Burkina. Certains migrants saisonniers sont également hébergés par leurs proches qui sont des anciens migrants burkinabè établis de longue date à Abidjan.
Avant que les légumes ne soient acheminés à Abidjan par les transporteurs, ils transitent par les marchés et les gares de Bobo-Dioulasso en provenance des villages de production d’où ils sont transportés avec des Bama taxi, des « Baché » ou des tricycles. Lorsque les légumes sont déversés dans ces lieux de transit, un certain dispositif est mis en place pour organiser le transport pour la Côte d’Ivoire. Ces espaces où les légumes sont conditionnés dans des sacs, caisses ou cartons sont appelés Abidjan bôn (‘’maison d’Abidjan’’ en langue dioula) par les acteurs. Les jeunes migrants saisonniers issus du Mali et du sud-ouest du Burkina se distribuent certains rôles dans ces espaces.
2.2. Les migrants saisonniers issus du Mali voisin
Les migrants originaires du Mali qui sont majoritairement des jeunes sont employés journalièrement dans les lieux de transit (marchés et gares) des légumes dans la ville de Bobo-Dioulasso. Ils sont communément appelés « Dogon » qui constituent un groupe ethnique essentiellement présent au Mali mais qu’on retrouve également dans certaines parties du pays frontalières du Mali. Comme migrants saisonniers, leur présence dans les lieux de transit s’étale sur la période de production des légumes (de décembre à juin) ou encore pendant la « traite » selon le terme utilisé par les acteurs du secteur. Pour l’exportation de produits tels que la tomate, le chou, les poivrons, etc., il est nécessaire de les conditionner dans des caisses ou des sacs enfin de faciliter leur transport. Chaque sac ou chaque caisse porte une marque spécifique à la personne qui en est propriétaire, ce qui permet aux légumes de plusieurs vendeuses d’être transportés dans un même camion. Lorsque les légumes sont déversés, des femmes employées journalièrement font un travail de tri pendant que les « Dogons » exécutent habilement le travail d’empaquetage. Ils travaillent en petits groupes pour pouvoir être le plus productif possible dans le remplissage des caisses et des sacs. La rémunération journalière est fonction du nombre de caisses ou de sacs remplis.
Ce phénomène n’est guère récent car plusieurs générations de Dogon ont suivi la même trajectoire. La venue de migrants Dogon dans la ville de Bobo-Dioulasso se situe dans les années 60 d’où ils vont commencer à rejoindre la ville de Bouaké en Côte d’Ivoire entre les années 70 et 80 (Castle & Diarra, 2003). Cette migration saisonnière est rendue possible grâce aux sillons tracés par les devanciers, car les nouveaux migrants s’inspirent de leur expérience et utilisent les réseaux communautaires qui se sont mis en place progressivement entre le milieu de départ et le milieu d’accueil. Ils sont aussi désignés comme des Bella qui constituent un groupe ethnique réparti également entre le Mali et le Burkina Faso. Dans la ville de Bobo-Dioulasso, et ce depuis longtemps, toutes les personnes pour ne pas dire les hommes qui portent les charges ou font le transport de marchandises avec des charrettes ou « pousses-pousses » sont appelés Bella. Ils jouent également un rôle important dans le transport des légumes sur des distances moins longues. Ils circulent généralement entre l’intérieur et les espaces environnants des marchés et des gares. Par rapport au passé, leur espace de mobilité à l’intérieur de la ville s’est progressivement réduit avec l’apparition des tricycles qui ont été très vite plébiscités par les citadins tout statut social confondu. Ils constituent un groupe ethnique catégorisé comme des esclaves dans les rapports qu’ils entretiennent avec d’autres groupes comme les Touareg et les Peul. C’est pourquoi l’appellation Bella a une connotation péjorative dans le langage courant dans le milieu d’étude. On trouve une concentration de Bella et de Dogon dans le quartier Diaradougou de la ville de Bobo-Dioulasso où la communauté malienne est assez présente de manière globale. Les logeurs des jeunes migrants se recrutent dans ce quartier. Certains de ces logeurs sont des anciens migrants saisonniers qui ont fini par se sédentariser. On note toutefois que certains jeunes migrants prennent l’initiative de louer des habitations pour y loger en groupe de plusieurs personnes. Ils privilégient généralement les quartiers périphériques où les prix des logements sont plus abordables mais ils peuvent chercher un toit également dans les environs des marchés et des gares où ils sont employés journalièrement.
2.3. Les Dagari ou les jeunes migrants issus du Sud-Ouest
Dans le même espace de travail que les Dogon, on retrouve également une autre catégorie d’acteurs qui est constituée de ceux qui chargent les sacs et les caisses contenant les légumes dans les camions dont la destination est la Côte d’Ivoire. Les camions-remorques ou les « dix tonnes » constituent les types de véhicule qui sont le plus utilisés pour le transport hors du pays. En fonction de la vocation de l’espace de transit ou du marché dans lequel ils exercent dans la ville, on les retrouvera en train de décharger les légumes provenant des villages de la région de Bobo et ou en train de faire le chargement des camions. Ils travaillent en groupe dont la taille varie en fonction du volume des marchandises à charger ou à décharger. Ils se tiennent généralement aux entrées des marchés à l’affût des véhicules ou des tricycles transportant des légumes vers lesquels ils accourent pour proposer leurs services. Ils ont une faculté à se former rapidement en groupe pour satisfaire la demande des chauffeurs. Ils sont des burkinabè mais n’ont pas les mêmes lieux de provenance. Si certains sont issus de la ville de Bobo-Dioulasso, d’autres plus majoritaires sont par contre des jeunes migrants issus généralement du Sud-ouest du pays désignés dans la langue dioula comme des Dagari. Les Dagara ou Dagari constituent l’ethnie majoritaire de cette partie du pays où ils cohabitent avec d’autres groupes ethniques tels que les Lobi, les Birifor, les Djan, etc. Ces derniers sont tous désignés comme des Dagari dans le contexte de la ville de Bobo-Dioulasso. A l’image des Dogon, les Dagari entretiennent une certaine tradition de migration de travail plus ou moins saisonnière en direction de la ville de Bobo-Dioulasso mais également vers les pays voisins comme la Côte d’Ivoire et le Ghana tel que le soulignent Benoit et al (1985) dans leurs travaux. Ils mobilisent essentiellement le réseau communautaire en amont de leur projet migratoire. On les retrouve généralement dans les métiers qui requièrent une certaine force physique. A titre d’exemple, de nombreux bûcherons qu’on retrouve dans la ville de Bobo-Dioulasso sont des migrants issus du Sud-ouest du pays qui perpétuent ce métier de père en fils.
Conclusion
L’alimentation des villes en produits agricoles frais repose sur un travail à la chaîne d’une diversité d’acteurs qui se relaient depuis les espaces de production jusqu’aux espaces de commercialisation et de consommation. Dans la zone de Bobo-Dioulasso, le secteur de la production et de la commercialisation des légumes attire des migrants saisonniers issus de divers horizons. La filière d’exportation de légumes vers la Côte d’Ivoire produit également des migrants saisonniers. De nos jours les mobilités de ces migrants saisonniers sont dans une certaine mesure affectées par la crise sécuritaire dépendamment de leur zone de provenance et des itinénaires empruntés. On assiste ainsi à l’arrivée dans les zones urbaines comme Bobo-Dioulasso d’un grand nombre de migrants fuyant l’insécurité dont certains jetterons leur dévolu sur les emplois plus ou moins temporaires qu’offre la filière légume.
Bibliographie
BENOIT, Daniel, LEVI, Pierre, et PILON, Marc. Caractéristiques des migrations et de la nuptialité en pays lobi dagara: Haute-Volta, 1976. FeniXX, 1985.
CASTLE, Sarah et DIARRA, Aisse. The international migration of young Malians: Tradition, necessity or rite of passage. London: London School of Hygiene and Tropical Medicine, 2003.
CISSAO, Yacouba. Approvisionnement en légumes et mobilités autour de la filière dans la ville de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). Revue Africaine des Lettres, des Sciences Humaines et Sociales KURUKAN FUGA, 2025, vol 4, no 16, p. 419-430.
CISSAO Yacouba, 2020, « La migration de retour dans la province du Boulgou ou comment se reconstruire après l’expérience de l’aventure », Annales de l’Université de Lomé, Série Lettres et Sciences Humaines, Tome XXXX-1, Juin 2020, p. 203-214
PICHÉ, Victor et CORDELL, Dennis. Entre le mil et le franc: Un siècle de migrations circulaires en Afrique de l'Ouest. Le cas du Burkina Faso. PUQ, 2015.
MAHAMADOU, ZONGO. Migration, diaspora et développement au Burkina Faso. Les enjeux autour de la diaspora burkinabè. Burkinabè à l’étranger, étrangers au Burkina Faso, 2010, p. 15-44.
NÉYA Sihé, 2016, « Les mobilités spatiales féminines entre logiques individuelle et familiale. L’exemple des migrantes burkinabè entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire ». EchoGéo, 2016, no 37.
THORSEN Dorte, 2016, « La migration des enfants bissa : diversité des comportements, pluralité des représentations », in BREDELOUP Sylvie et ZONGO Mahamadou. Repenser les mobilités burkinabè. Paris, L’Harmattan, p. 95-120