Titre : Genre, rôles et décision en aviculture traditionnelle à Boussouma au Burkina Faso
Auteurs : Sidonie Aristide IMA-OUOBA1 Guy ILBOUDO2, Brice OUÉDAROGO2, Assèta KAGAMBEGA3, Michel DIONE2
1Anthropologie Sociale et Culturelle, Chargé de Recherche, CNRST/INERA, Ouagadougou, Burkina Faso, e-mail : imasidonie@yahoo.fr
2International Livestock Research Institute, Ouagadougou, Burkina Faso, e-mail : g.ilboudo@cgiar.org ; e-mail : b.ouedraogo@cgiar.org et e-mail : m.dione@cgiar.org 3Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, Burkina Faso, e-mail :
kagambega.asseta@gmail.com
Résumé
Cette étude vise à comprendre les pratiques de l’aviculture selon le genre liées à la répartition des tâches, l’accès aux ressources et la gestion des bénéfices dans la commune de Boussouma au Burkina Faso. Levier du développement économique et social, les femmes dans l’élevage des poules locales contribuent au développement économique et social de la commune. L’analyse des résultats révèle que l’aviculture traditionnelle est conduite par quelques hommes et majoritairement pratiquée par les femmes. De plus, elles sont les plus impliquées quotidiennement dans les tâches liées aux activités avicoles.
INTRODUCTION
L’élevage constitue un important levier économique dans les pays sahéliens. L’aviculture traditionnelle représente l’une des principales sources de protéines pour les populations vulnérables (femmes, enfants et personnes âgées) et contribue à la lutte contre la pauvreté dans les pays en développement (Loukou N’Goran et al., 2021, p. 243). Au Burkina Faso, l’élevage des poules occupe une place essentielle dans les moyens de subsistance des ménages ruraux, la vente des œufs et surtout des volailles permettant de couvrir une partie des besoins financiers (FAO, 2018a, p. 4). En Afrique subsaharienne, cette forme d’aviculture demeure la plus répandue et est pratiquée principalement par les femmes et les enfants (Ayssiwede et al., 2013, p. 103). Malgré leur rôle majeur dans la production, la transformation et la commercialisation des produits avicoles, les femmes restent confrontées à des contraintes socio-économiques, culturelles et institutionnelles limitant leur accès aux ressources et aux marchés. Selon Zougouri et Cook-Lundgren (2016, p. 14), leurs biens se limitent souvent aux volailles, aux porcs, aux ustensiles de cuisine, aux vêtements et au mil qu’elles cultivent. Sur le plan sanitaire, les élevages traditionnels sont affectés par les maladies infectieuses, les parasites et les prédateurs (Ayssiwede et al., 2013, p. 113). Par ailleurs, l’usage inapproprié des antibiotiques favorise la résistance aux antimicrobiens, faute de connaissances suffisantes chez les éleveurs (Sawadogo et al., 2023, p. 19). Dans ce contexte, cette étude mobilise une approche genre afin d’analyser les rôles, les rapports de pouvoir et la prise de décision des hommes et des femmes dans l’élevage des poules dans la commune de Boussouma au Burkina Faso.
1. Site d'étude
La commune de Boussouma s'étend sur une superficie de 770 kilomètres carrés et comprend 63 villages administratifs. La ville principale est Boussouma, à 20 km de Kaya, la capitale de la province du Sanmatenga. C'est une commune rurale de la région des Kuilsé (ex. Centre-Nord). La commune connaît un climat soudano-sahélien avec une moyenne pluviométrique varie entre 502 et 1 040,8 mm d’eau par an avec des variations notables (DRAAHM-CNR, juillet 2021, cité par INSD, 2022, p. 4). La population de la commune Boussouma était de 106 253 habitants selon le Recensement Général de la Population et de l'Habitat de 2019. Elle se caractérise par sa jeunesse, puisqu'au moment du recensement, 46% de la population avait moins de 15 ans et 65% de la population avait moins de 20 ans. Seulement 4 % des résidents avaient 65 ans ou plus. Les femmes étaient légèrement plus nombreuses que les hommes, représentant 53 % de la population (INSD, 2022, p. 9). La commune est à proximité de la principale ville urbaine qui est Kaya où sont basées la plupart des organisations de développement.
2. Approche de l'étude
L’étude est conduite à travers une analyse basée sur l’approche genre. Cette approche permet de mettre en évidence le fait que les rapports sont le fruit d’une construction sociale et ne sont pas « naturels ». Ainsi, les différences systématiques entre femmes et hommes ne sont-elles pas le produit d’un déterminisme biologique, mais bien d’une construction sociale (UNESCO, 2013, p.1). La présente étude adopte une approche qualitative afin d’analyser les inégalités de genre socialement construites dans la gestion de l’aviculture familiale au sein de dix villages de la commune de Boussouma. Les données ont été recueillies à travers des entretiens de deux focus groups non mixtes, l’un composé de dix hommes et l’autre de dix femmes. Chaque groupe comprenait environ cinq jeunes (moins de 35 ans) et cinq adultes (35 ans et plus). Les participants étaient sélectionnés sur la base de leur responsabilité dans la conduite de l’élevage avicole du ménage ou de leur bonne connaissance de cette activité. Les échanges ont porté sur la répartition des tâches, l’accès aux ressources, les processus de prise de décision et la gestion des bénéfices. Les données ont ensuite été analysées selon une démarche d’analyse qualitative inspirée de Miles, Huberman et Saldaña (2014).
3. Résultats et discussion
3.1. Analyse de la Division Sexuelle du Travail
La conduite de l'aviculture repose sur une répartition des tâches marquée par des normes sexo-spécifiques.
En ce qui concerne les rôles des femmes, elles sont les premières responsables de la maintenance opérationnelle de l'élevage. Elles s’occupent du nettoyage de la cour et du poulailler (considéré comme un devoir domestique), des soins quotidiens tels que l’alimentation, abreuvement et surveillance des poussins, la gestion de la reproduction, la préparation des nids pour les poules pondeuses et l’ouverture et la fermeture du poulailler matin et soir. Les jeunes filles partagent les mêmes activités que leur mère.
Quant aux hommes, ils interviennent principalement sur les aspects techniques, structurels et externes tels que la construction et la réparation du poulailler, le suivi de la santé animale par l’appel au vaccinateur et administration de médicaments (bien que les femmes signalent souvent les maladies), l’achat des poules de remplacement, la vente des sujets sur les marchés et l’abattage des poules sont réalisés par le chef de ménage. Les enfants, particulièrement les garçons, assistent les parents dans le nettoyage, l'abreuvement et la construction des infrastructures.
3.2 Dynamiques de pouvoir et prise de décision
L'étude met en lumière un paradoxe. En effet, la femme est la « propriétaire » des poules, mais l'homme est le « maître » de la décision. Le chef de Ménage détient le pouvoir décisionnel. Le système patriarcal influence directement la gestion de l'élevage. Certains chefs de ménage déclarent ceci : « Une femme qui devient indépendante financièrement grâce à l'élevage et à la commercialisation des poules, peut dominer ou sortir de la tutelle de son mari ». L’analyse des données révèle que le chef de ménage détient le contrôle sur les axes stratégiques tels que :
- La vente au marché : Une norme sociale forte veut que « personne n’achèterait une poule vendue par une femme au marché » disent tous les hommes. Par conséquent, même si les poulets appartiennent à la femme, c'est l'homme qui réalise la transaction.
- La formation technique : Le dernier mot sur la participation d'un membre de la famille à une formation revient systématiquement au chef de ménage.
- L’investissement : L'achat de nouveaux sujets nécessite souvent l'aval du mari, certains hommes limitant volontairement l'effectif du cheptel de leur épouse pour éviter qu'elle n'acquière une trop grande indépendance économique.
Les femmes acceptent souvent cette subordination par « respect » ou par « peur des représailles ». Elles déclarent que « tout appartient au chef de ménage », incluant elles-mêmes et leurs biens, dans la conception traditionnelle moaga. Dans le même ordre d’idée, Pindé et al., (2020, p.5) affirment que l’élevage des poules locales est une activité majoritairement masculine (70,26%). Pour eux, l’objectif principal visé (motivation) par cette activité est la recherche de revenus (97,84%). Loukou et al., (2021, p. 241) ont également montré qu’en Côte d’Ivoire, l’aviculture villageoise est une activité dominée par les hommes (79,60 %) et la considérant comme secondaire (97 %). Par conséquent, les hommes s’intéressent beaucoup plus à l’élevage des poules traditionnelles que les femmes dans cette localité.
3.3. Accès aux ressources et bénéfices
Les bénéfices de la vente des poules sont réinvestis, en général par les femmes, dans le noyau familial pour la satisfaction des besoins alimentaires, les frais de santé, la scolarisation des enfants, l’achat de vêtements, des moyens de déplacement et la participation aux obligations socio-culturelles et religieuses. Il existe un tabou des œufs. En effet, dans la communauté de Boussouma, la vente des œufs de poules locales est proscrite. Ils sont exclusivement réservés à la reproduction pour assurer le renouvellement du cheptel. Même les œufs inféconds sont consommés ou détruits, mais jamais commercialisés.
3.4. Contraintes et défis majeurs
L'analyse identifie plusieurs obstacles à l'épanouissement de la filière et à l'autonomisation des femmes dont les contraintes sanitaires due aux maladies infectieuses (Newcastle, typhose, choléra) et aux prédateurs, l’usage inapproprié des médicaments, en particulier le manque de connaissances sur l'utilisation rationnelle des antibiotiques et risques de résistance aux antimicrobiens, l’accès limité à la connaissance et aux formations techniques pour les femmes, renforçant leur vulnérabilité et les normes de genre rigides, à savoir la charge de travail domestique cumulée à l'élevage limite la mobilité des femmes et leur accès direct aux marchés.
3.5. Recommandations clés
Il s’agit notamment de :
- Sensibiliser en mettant en place des programmes visant l'équité de genre pour faire des hommes des alliés du développement économique des femmes.
- Accroître l'accès des femmes aux formations techniques et vétérinaires.
- Mettre en œuvre l’approche « One Health » qui consiste à intégrer la santé humaine, animale et environnementale dans les futures recherches pour une gestion durable de la filière.
- Faire un soutien structurel en développant des initiatives facilitant l'accès des femmes aux ressources productives et aux marchés sans intermédiation contraignante.
- Conclusions et Perspectives
L'aviculture à Boussouma est une activité vitale mais entravée par des inégalités structurelles. En effet, des limites ont été identifiées, notamment, le poids des contraintes structurelles. En effet, les normes sociales très ancrées, la charge de travail (production, tâches domestiques et tâches communautaires des femmes), ainsi que l’accès restreint aux ressources limitent la pleine participation des femmes.
En perspectives, il s’agira d’approfondir la recherche sur les normes sociales et la transformation de genre en explorant ces questions : Comment peut-on modifier les normes sociales qui limitent la participation des femmes en termes de (temps, mobilité et accès aux marchés) ? Quel rôle peuvent jouer les hommes comme alliés dans cette transformation ?
Références bibliographiques
AYSSIWEDE Sanda Bouba, DIENG Abdou, HOUINATO Modeste Rodrigue Benoît, CHRYSOSTOME Charles Armand Alexis Mahoutin, ISSA Yacouba, HORNICK Jean-Luc et MISSOHOU Abdoul, 2013. Élevage des poulets traditionnels ou indigènes au Sénégal et en Afrique Subsaharienne : État des lieux et contraintes, Ann. Méd. Vét., 157, 103-119, https://orbi.uliege.be › handle, consulté le [08 octobre 2025]
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LOUKOU N’Goran Emmanuel, SORO Kouadio, SORO Brahima, ROGNON Xavier, KAYANG Boniface, YOUSSAO Abdou Karim Issaka et YAPI-GNAORÉ Clémentine Valentine, 2021. « Caractéristiques du système d'exploitation des poulets locaux dans deux zones agro-écologiques (sud forestier et centre savanicole) de la Côte D’Ivoire », European Scientific Journal, édition Vol.17, No.21, pp.240-262, https://eujournal.org › index.php › esj › article › view, consulté le [09 octobre 2025]
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PINDE Souleymane, TAPSOBA Ali Sidiki Rachid, Fatimata TRAORÉ, OUEDRAOGO Rasmata, BA Samba, SANOU Moussa, TRAORÉ Amadou, TAMBOURA Hamidou Hamadou et SIMPORÉ Jacques, 2020. Caractérisation et typologie des systèmes d’élevage de la poule locale du Burkina Faso, Journal of Animal & Plant Sciences (J.Anim.Plant Sci. ISSN 2071-7024) Vol.46 (2): 8212-8225 https://doi.org/10.35759/JAnmPlSci.v46-2.6, consulté le [01 octobre 2025]
SAWADOGO Abdoul, KAGAMBÈGA Assèta, MOODLEY Arshnee, OUEDRAOGO Augustin Alexis, BARRO Nicolas et DIONE Michel, 2023. Knowledge, Attitudes, and Practices Related to Antibiotic Use and Antibiotic Resistance among Poultry Farmers in Urban and Peri-Urban Areas of Ouagadougou, Burkina Faso. Antibiotics 12, 133. https://doi.org/10.3390/antibiotics12010133, consulté le [07 octobre 2025].
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ZOUGOURI Souleymane et COOK-LUNDGREN Élizabeth, 2016. Gender analysis report, SELEVER PROJECT BURKINA FASO, 35 p.
Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique : IMA-OUOBA Sidonie Aristide, ILBOUDO Guy, OUÉDAROGO Brice, KAGAMBÈGA Assèta et DIONE Michel, 2025. « Rôles et prise de décision selon le genre en aviculture traditionnelle à Boussouma au Burkina Faso », in Revue Internationale Dônni, Volume 5, Numéro 2, pp. 593-611.