Effets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants

Submitted by RedacteurenChef on Mon 07/07/2025 - 09:15
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Élie SEIHON                                                                                                                          Doctorant

Aoua Carole CONGO 
Maître de recherche à l’INSS/CNRST 
carole_bac@yahoo.com

Résumé

Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié en juin 2024 dans ZAOULI, Revue Ivoirienne des Arts, des Sciences de l’Information, des Sciences Humaines et Sociales n°07 Juin 2024, pp. 404-424 par deux auteurs que sont CONGO Aoua Carole et SEIHON Élie. Le titre de l’article est « Effets de la scolarisation précoce sur le développement linguistique et cognitif des apprenants », 

La scolarisation précoce est souvent présentée comme un levier de stimulation intellectuelle et de réussite scolaire. En entrant tôt à l’école, l’enfant est supposé développer plus rapidement ses capacités cognitives, notamment l’attention, la concentration et la mémoire. Toutefois, les effets réels de cette précocité scolaire demeurent contrastés et dépendent étroitement des conditions pédagogiques dans lesquelles elle est mise en œuvre. Cet article de vulgarisation scientifique analyse les effets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants du primaire, à partir d’une étude empirique combinant observations de classe, appréciations enseignantes et perceptions parentales. Les résultats montrent que la scolarisation précoce favorise principalement l’acquisition de comportements scolaires visibles, en particulier l’attention aux consignes et l’adaptation aux routines de classe. Ces dispositions, souvent interprétées comme des signes de maturité cognitive, ne traduisent cependant pas toujours un développement cognitif approfondi. La concentration et surtout la mémoire apparaissent comme des dimensions plus fragiles, fréquemment affectées par la surcharge cognitive et la fatigue observées chez les élèves engagés dans des trajectoires scolaires accélérées. De nombreux apprenants présentent ainsi des difficultés à maintenir l’effort mental dans la durée et à consolider les apprentissages. L’étude met en évidence le rôle déterminant des pratiques pédagogiques dans la modulation des effets cognitifs de la scolarisation précoce. Lorsque les exigences scolaires sont trop précoces, formelles ou peu progressives, elles peuvent fragiliser les capacités cognitives des enfants. À l’inverse, des pratiques adaptées, intégrant le jeu, la manipulation et l’étayage progressif, favorisent un développement cognitif plus équilibré. La scolarisation précoce apparaît comme un potentiel éducatif conditionnel, dont les effets cognitifs positifs dépendent avant tout de la qualité de l’environnement pédagogique et du respect des rythmes de développement de l’enfant.

Mots clés : scolarisation précoce, développement cognitif, apprenants, apprentissage, compétence.

Introduction

La scolarisation précoce est fréquemment présentée comme un levier de stimulation intellectuelle et de réussite scolaire. Entrer tôt à l’école est supposé favoriser le développement cognitif des enfants en renforçant leurs capacités d’attention, de mémoire et de raisonnement. Cette représentation repose sur l’idée que l’exposition anticipée à un environnement scolaire structuré accélérerait la maturation cognitive. Toutefois, les recherches en psychologie du développement invitent à nuancer cette vision en rappelant que les fonctions cognitives se construisent progressivement et selon des rythmes propres à chaque enfant. Le développement cognitif repose sur l’interaction entre maturation biologique et expériences éducatives. Des fonctions telles que l’attention soutenue, la concentration et la mémoire de travail ne sont pas entièrement stabilisées chez les jeunes enfants. La scolarisation précoce peut ainsi produire des effets contrastés : elle peut favoriser l’acquisition de comportements scolaires de base, comme l’écoute des consignes et le respect des routines, tout en fragilisant des processus cognitifs plus complexes lorsque les exigences scolaires sont trop précoces ou inadaptées.

Dans de nombreux contextes africains, la scolarisation précoce est investie d’attentes sociales élevées, souvent associées à l’idée de « prendre de l’avance ». Cependant, les réalités pédagogiques – classes surchargées, programmes exigeants, formation inégale des enseignants peuvent engendrer une surcharge cognitive chez les apprenants. Cette surcharge se manifeste par de la fatigue, une mémorisation instable et une compréhension superficielle des apprentissages, parfois masquées par une apparente conformité scolaire. Cet article de vulgarisation scientifique analyse les effets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants du primaire, en s’intéressant particulièrement à l’attention, à la concentration et à la mémoire. Il vise à montrer que la scolarisation précoce ne constitue pas un facteur automatique d’amélioration cognitive, mais un potentiel conditionnel, dont les effets dépendent étroitement de la qualité des pratiques pédagogiques et du respect des rythmes développementaux des enfants.

I. MÉTHODOLOGIE

Pour analyser les effets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants, l’étude mobilisée dans cet article s’appuie sur une démarche méthodologique mixte, combinant des données quantitatives et qualitatives. Ce choix méthodologique repose sur l’idée que le développement cognitif ne peut être appréhendé uniquement à travers des mesures standardisées, mais doit être compris à partir des pratiques scolaires, des perceptions des acteurs éducatifs et des conditions concrètes d’apprentissage.

La recherche a adopté une approche mixte permettant de croiser les performances observées et les appréciations qualitatives des enseignants et des parents. La dimension quantitative vise à identifier des tendances générales concernant les capacités cognitives des élèves, tandis que la dimension qualitative permet d’explorer les mécanismes sous-jacents à ces tendances, notamment en lien avec la fatigue, la charge cognitive et l’adaptation des pratiques pédagogiques. L’étude a privilégié une évaluation éducative de la cognition, ancrée dans le quotidien scolaire. Ce choix est cohérent avec l’objectif de vulgarisation : il s’agit de comprendre comment les capacités cognitives se manifestent dans les situations ordinaires de classe et comment elles influencent les apprentissages.

L’échantillon de l’étude comprend des élèves scolarisés à différents niveaux du primaire, du CP2 au CM2. Cette diversité de niveaux permet d’examiner l’évolution des capacités cognitives dans le temps et d’identifier les moments de fragilité ou de consolidation. Les effectifs varient selon les niveaux, reflétant la réalité des classes observées. En complément des élèves, des enseignants et des parents ont été associés à l’étude. Les enseignants ont été sollicités pour évaluer les capacités cognitives des élèves à partir de leur observation quotidienne en classe. Leur regard est particulièrement pertinent pour apprécier des dimensions telles que l’attention aux consignes, la capacité à maintenir l’effort cognitif et la mémorisation des contenus. Les parents, quant à eux, ont apporté des informations sur la fatigue des enfants, leur disponibilité cognitive à la maison et leur rapport aux activités scolaires. Ce dispositif multi-acteurs permet de croiser les points de vue et de mieux comprendre comment la scolarisation précoce est vécue et interprétée dans différents espaces éducatifs.

Le développement cognitif des apprenants a été appréhendé à travers trois indicateurs principaux : l’attention, la concentration et la mémoire. Ces dimensions ont été retenues en raison de leur rôle central dans les apprentissages scolaires et de leur sensibilité aux conditions pédagogiques. L’attention renvoie à la capacité de l’élève à écouter les consignes, à s’engager dans les activités proposées et à se conformer aux routines scolaires. La concentration concerne la capacité à maintenir cet engagement dans la durée, malgré la fatigue ou les distractions. La mémoire, enfin, est envisagée comme la capacité à retenir et à mobiliser les informations nécessaires aux apprentissages, en particulier dans les activités nécessitant une consolidation progressive des connaissances. Ces indicateurs ont été évalués à partir d’appréciations enseignantes, selon des modalités simples (faible, moyenne, bonne), afin de rendre les résultats lisibles et directement exploitables dans une perspective éducative.

Les données quantitatives ont fait l’objet d’analyses descriptives, centrées sur la répartition des niveaux d’attention, de concentration et de mémoire selon les classes. L’objectif était d’identifier des profils cognitifs dominants et des tendances significatives sur le plan éducatif, plutôt que de produire des comparaisons statistiques complexes. Les données qualitatives issues des entretiens et des observations ont été analysées de manière thématique. Les discours des enseignants et des parents ont été regroupés autour de thèmes récurrents tels que la fatigue cognitive, la pression liée à l’accélération des apprentissages, la compréhension réelle des contenus et l’adaptation des pratiques pédagogiques. Cette analyse permet d’éclairer les résultats quantitatifs et de mieux comprendre les effets concrets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants. En combinant ces différentes sources d’information, la méthodologie adoptée offre une lecture nuancée et contextualisée des effets cognitifs de la scolarisation précoce. Elle permet de dépasser une approche strictement normative de la précocité scolaire pour en analyser les implications réelles sur le fonctionnement cognitif des enfants en situation scolaire.

II. RÉSULTATS

Les résultats présentés ci-dessous portent sur les effets observés de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants, à travers trois dimensions centrales du fonctionnement cognitif en contexte scolaire : l’attention, la concentration et la mémoire. Ils reposent sur les appréciations des enseignants, les observations de classe et les perceptions parentales, permettant de dégager des tendances générales et des profils cognitifs différenciés.

2.1. Capacités cognitives des apprenants selon les enseignantes 

Au CP2, l’échec devient majoritaire et se concentre dans la tranche “faible”. Au CP2 (N=67), les données renforcent l’idée d’une fragilité persistante. Le graphique 2 fait l’état de l’appréciation des capacités cognitives par les enseignants.

Tableau 1. Appréciation des capacités cognitives des élèves (%)

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Source : Enquêtes de terrain, février- mars 2024

Les appréciations des enseignants indiquent que si une proportion importante d’élèves présente des niveaux satisfaisants d’attention, les capacités de mémoire apparaissent plus fragiles. La concentration se situe dans une position intermédiaire, avec une majorité d’élèves évalués à un niveau moyen. Ces résultats suggèrent que la scolarisation précoce favorise certaines dispositions scolaires (attention aux consignes), mais peut s’accompagner de charges cognitives élevées affectant la mémorisation et la consolidation des apprentissages.

Graphique 1 : Répartition des trois grandes capacités cognitives par les enseignants

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Source : Enquêtes de terrain, février- mars 2024

Le Graphique 3 en barres groupées représentant les niveaux faible / moyen / bon pour l’attention, la concentration et la mémoire. Les barres « moyennes » sont dominantes pour la mémoire, les barres « bonnes » plus élevées pour l’attention. Il montre une répartition contrastée des capacités cognitives des apprenants. Si l’attention est jugée satisfaisante chez une proportion importante d’élèves, la concentration et surtout la mémoire présentent des niveaux plus fragiles, avec une majorité d’élèves évalués dans les catégories faible ou moyenne. Cette configuration suggère que, malgré une familiarité précoce avec le cadre scolaire, certains apprenants éprouvent des difficultés à maintenir et à mobiliser durablement les ressources cognitives nécessaires aux apprentissages linguistiques complexes, ce qui peut être interprété comme un effet de surcharge cognitive ou de maturité développementale incomplète. Les barres sont plus basses au CP2/CE1. Il y a une augmentation progressive jusqu’au CM2, avec des barres systématiquement plus élevées pour le vocabulaire.

2.2. Facteurs pédagogiques et environnementaux associés aux performances 

Au-delà des performances linguistiques et cognitives mesurées, les résultats montrent que les effets de la scolarisation précoce sont étroitement liés à des facteurs pédagogiques et environnementaux. Cette sous-section examine les conditions familiales et scolaires signalées par les enseignants et les parents, afin de mieux comprendre les contraintes contextuelles susceptibles d’influencer les trajectoires d’apprentissage. L’analyse met ainsi en lumière le rôle de l’implication parentale, de la communication école–famille et de la charge scolaire dans la différenciation des performances observées.

Tableau 2. Facteurs contextuels signalés par les parents et enseignants (%)

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Source : Enquêtes de terrain, février- mars 2024

Les données mettent en évidence la fréquence élevée de facteurs contextuels susceptibles de moduler les effets de la scolarisation précoce. La fatigue liée à des trajectoires scolaires accélérées et la faible implication parentale apparaissent particulièrement récurrentes, suggérant que l’entrée précoce à l’école, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de conditions pédagogiques et familiales adaptées, peut produire des effets ambivalents sur le développement des apprenants.

Graphique 2. Facteurs pédagogiques et environnementaux associés aux difficultés scolaires 

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Source : Enquêtes de terrain, février- mars 2024

Le Graphique 3 met en lumière la fréquence élevée de facteurs contextuels susceptibles d’influencer les performances scolaires des apprenants. La fatigue liée à des trajectoires scolaires accélérées, la faible implication parentale et la communication insuffisante entre l’école et la famille apparaissent dans des proportions proches, soulignant le caractère multifactoriel des difficultés observées. Ces résultats suggèrent que les effets de la scolarisation précoce ne peuvent être pleinement compris indépendamment des conditions pédagogiques et familiales dans lesquelles les apprentissages se déroulent.

Pris ensemble, les graphiques montrent que la scolarisation précoce constitue un levier potentiel pour le développement linguistique et cognitif des apprenants, mais que ses effets sont progressifs, différenciés et fortement dépendants du contexte. Les performances linguistiques s’améliorent avec le niveau scolaire, tandis que les fragilités cognitives et les contraintes environnementales soulignent la nécessité d’un accompagnement pédagogique et familial adapté.

2.3. Lecture intégrée des résultats (quantitatif + qualitatif)

Pris dans leur ensemble, les résultats suggèrent que la scolarisation précoce constitue un levier potentiel pour le développement linguistique et cognitif des apprenants, en particulier à moyen terme. Toutefois, les performances observées demeurent différenciées selon les domaines, les niveaux scolaires et les contextes éducatifs. Les données qualitatives (verbatims enseignants et parentaux), en cohérence avec ces tendances, mettent en avant des mécanismes explicatifs tels que la fatigue, l’immaturité cognitive, la pression des programmes et la discontinuité entre l’école et la famille. Cette convergence justifie pleinement l’approche mixte retenue.

2.4. L’attention : une compétence globalement renforcée par la scolarisation précoce

Les données recueillies montrent que l’attention constitue la dimension cognitive la plus positivement influencée par la scolarisation précoce. Une proportion importante d’élèves est décrite par les enseignants comme attentive ou relativement attentive aux consignes scolaires, même aux niveaux les plus précoces. Cette capacité se manifeste par l’écoute en classe, le respect des règles, la participation aux activités collectives et la familiarité avec les routines scolaires.

Ce résultat suggère que la scolarisation précoce favorise l’acquisition de comportements scolaires de base, souvent assimilés à tort à une maturité cognitive globale. L’enfant apprend rapidement à se conformer aux attentes de l’institution scolaire : rester assis, lever la main, suivre une consigne simple. Ces comportements sont socialement valorisés et interprétés comme des indicateurs de réussite scolaire.

Cependant, les observations de classe montrent que cette attention est souvent contextuelle et dépendante du cadre structuré. Elle tend à diminuer lorsque les tâches deviennent plus complexes, plus longues ou nécessitent un traitement cognitif approfondi. L’attention ainsi développée apparaît davantage comme une attention réactive que comme une attention soutenue et autonome.

2.5. La concentration : une compétence fragile et instable

Contrairement à l’attention, la concentration apparaît comme une compétence nettement plus fragile. Une majorité d’élèves est évaluée à un niveau moyen, voire faible, en matière de concentration. Les enseignants rapportent des difficultés fréquentes à maintenir l’effort cognitif sur une tâche prolongée, en particulier lorsque celle-ci implique une mobilisation simultanée de plusieurs ressources (écoute, mémorisation, compréhension). Cette fragilité est particulièrement visible chez les élèves ayant connu une trajectoire scolaire accélérée. Les enfants scolarisés très tôt présentent souvent des signes de dispersion, de lassitude ou de décrochage progressif au cours des activités scolaires. Les enseignants évoquent des difficultés à soutenir l’attention dans la durée, malgré une apparente bonne volonté de l’élève.

Ces résultats indiquent que la scolarisation précoce ne garantit pas une consolidation de la concentration. Au contraire, lorsqu’elle impose des exigences cognitives prématurées, elle peut fragiliser la capacité de l’enfant à maintenir un engagement mental soutenu, essentiel aux apprentissages complexes.

2.6. La mémoire : le principal point de vulnérabilité cognitive

La mémoire constitue la dimension cognitive la plus affectée chez les apprenants scolarisés précocement. Les enseignants rapportent de fréquentes difficultés de mémorisation, se traduisant par des oublis rapides, une faible rétention des notions abordées et la nécessité de répéter régulièrement les consignes ou les contenus.

Cette fragilité concerne aussi bien la mémoire à court terme que la consolidation des apprentissages à moyen terme. De nombreux élèves semblent comprendre sur le moment, mais peinent à réutiliser les informations apprises quelques jours plus tard. Cette situation est souvent associée à une surcharge cognitive : l’enfant est exposé à un volume important d’informations sans disposer des ressources cognitives suffisantes pour les organiser et les stabiliser.

Les parents interrogés confirment ces constats, évoquant une fatigue cognitive importante à la maison, une difficulté à restituer ce qui a été appris à l’école et une démotivation progressive face aux tâches scolaires. Ces résultats suggèrent que la scolarisation précoce peut fragiliser les mécanismes de mémorisation lorsque le rythme et la nature des apprentissages ne sont pas adaptés à la maturité cognitive des enfants.

2.7. Fatigue cognitive et trajectoires scolaires accélérées

Un résultat transversal majeur de l’étude concerne la fatigue cognitive. Une proportion importante d’élèves est décrite comme fatiguée, tant par les enseignants que par les parents. Cette fatigue se manifeste par une baisse de l’attention en fin de journée, une irritabilité accrue, une lenteur dans l’exécution des tâches et une diminution de la motivation scolaire.

La fatigue est particulièrement marquée chez les élèves ayant commencé l’école très tôt et ayant été exposés rapidement à des exigences scolaires élevées. Les trajectoires scolaires accélérées apparaissent ainsi comme un facteur de risque cognitif, susceptible d’affecter durablement les capacités d’apprentissage.

Pris dans leur ensemble, les résultats montrent que la scolarisation précoce produit des effets cognitifs contrastés : elle favorise certaines dispositions scolaires visibles (attention, conformité), tout en fragilisant des fonctions cognitives essentielles mais moins immédiatement observables (concentration, mémoire).

III. DISCUSSION

Les résultats de cette étude invitent à une lecture nuancée des effets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants. Ils confirment que la précocité scolaire n’est ni intrinsèquement bénéfique ni intrinsèquement néfaste, mais qu’elle constitue un facteur conditionnel, dont les effets dépendent étroitement des modalités pédagogiques et du respect des rythmes développementaux.

L’un des apports majeurs de cette recherche est de mettre en évidence la confusion fréquente entre attention scolaire et développement cognitif global. Le fait qu’un enfant écoute les consignes et respecte les règles ne signifie pas nécessairement qu’il dispose des capacités cognitives requises pour traiter, mémoriser et transférer les apprentissages. La scolarisation précoce favorise l’acquisition de comportements scolaires normés, mais ces comportements peuvent masquer des fragilités cognitives profondes. Cette illusion de réussite constitue un risque majeur, car elle peut retarder l’identification des difficultés et conduire à une surestimation des capacités réelles de l’enfant.

Les difficultés observées en matière de concentration et de mémoire peuvent être interprétées à la lumière du concept de surcharge cognitive. Lorsque les tâches scolaires exigent simultanément attention, mémorisation, compréhension et production, sans progressivité suffisante, les ressources cognitives de l’enfant sont rapidement dépassées. La scolarisation précoce, lorsqu’elle est fortement académisée, expose les apprenants à un volume et à une complexité de contenus incompatibles avec leur niveau de maturation cognitive. Cette surcharge entrave la consolidation des apprentissages et fragilise la mémoire, pourtant essentielle à la réussite scolaire durable.

Les résultats soulignent le rôle central des pratiques pédagogiques dans la modulation des effets cognitifs de la scolarisation précoce. Les approches pédagogiques trop formelles, centrées sur la répétition mécanique et la performance, apparaissent peu adaptées aux jeunes enfants. À l’inverse, les pratiques favorisant le jeu, la manipulation, l’oralisation et l’étayage progressif soutiennent davantage le développement cognitif. La qualité des médiations pédagogiques apparaît ainsi comme un facteur clé. Une scolarisation précoce accompagnée de pratiques respectueuses des rythmes cognitifs peut devenir un levier de développement ; à l’inverse, une scolarisation précoce mal encadrée peut accentuer les vulnérabilités cognitives.

Dans les contextes africains, la scolarisation précoce est souvent investie d’une forte valeur symbolique et sociale. Elle est perçue comme une stratégie de réussite dans des systèmes éducatifs compétitifs. Cependant, les conditions matérielles et pédagogiques (effectifs élevés, ressources limitées, formation inégale des enseignants) rendent difficile une prise en compte fine des besoins cognitifs des apprenants.MLes résultats de cette étude plaident pour un recentrage des politiques éducatives sur la qualité de l’éducation préscolaire et des premières années du primaire. Il ne s’agit pas seulement de scolariser plus tôt, mais de scolariser mieux, en accordant une attention particulière aux dimensions cognitives du développement de l’enfant.

 CONCLUSION

Cet article de vulgarisation scientifique a analysé les effets de la scolarisation précoce sur le développement cognitif des apprenants, en s’intéressant à l’attention, à la concentration et à la mémoire. Les résultats montrent que la scolarisation précoce produit des effets cognitifs ambivalents. Si elle favorise l’acquisition de comportements scolaires de base et une certaine familiarité avec le cadre institutionnel, elle peut également fragiliser des fonctions cognitives essentielles lorsque les exigences scolaires sont prématurées ou inadaptées. L’attention apparaît comme la dimension la plus positivement influencée par la précocité scolaire, tandis que la concentration et surtout la mémoire constituent des points de vulnérabilité majeurs. Ces fragilités sont étroitement liées à la surcharge cognitive et à la fatigue observées chez les élèves engagés dans des trajectoires scolaires accélérées. Ces constats invitent à repenser la scolarisation précoce non comme une course à l’avance scolaire, mais comme un processus éducatif devant respecter les rythmes de développement cognitif des enfants. La qualité des pratiques pédagogiques, la progressivité des apprentissages et la prise en compte de la fatigue cognitive apparaissent comme des conditions indispensables pour transformer la précocité scolaire en levier de réussite durable.

La scolarisation précoce ne doit pas être envisagée uniquement en termes d’âge d’entrée à l’école, mais comme un dispositif global nécessitant un accompagnement pédagogique, institutionnel et familial cohérent. Investir dans une éducation précoce de qualité, respectueuse du développement cognitif, constitue un enjeu majeur pour garantir des apprentissages solides, équitables et durables. 

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