Série télévisée « Femmes au foyer » : Quand la fiction burkinabè ose regarder le réel en face

Submitted by RedacteurenChef on Thu 22/01/2026 - 22:55
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Le jeudi 22 janvier 2026, au restaurant Suncia à Ouaga 2000, journalistes, acteurs culturels et invités ont répondu présents pour le petit-déjeuner de presse marquant le lancement officiel de la série télévisée Femmes au foyer. Produite par Athena Films et réalisée par Kady Traoré, la série sera diffusée sur la Radiodiffusion Télévision du Burkina, la RTB, à partir du mois de février.

La réalisatrice Kady Traoré a présenté sa nouvelle série lors d’un petit-déjeuner de presse. À travers quatre destins de femmes, « Femmes au foyer » interroge frontalement les pesanteurs sociales, la place des femmes dans la sphère professionnelle et les contradictions d’une société tiraillée entre lois modernes et mentalités figées. Une œuvre engagée, ancrée dans le vécu, qui fera ses premiers pas sur la RTB dès février 2026.

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Pour Kady Traoré, réalisatrice et productrice, Femmes au foyer est née d’une histoire vraie et d’une frustration devenue moteur de création

Le choix du lieu et du format n’avait rien d’anodin. Dans une atmosphère volontairement conviviale, loin des discours institutionnels figés, la rencontre se voulait un espace d’échange autour d’une œuvre qui promet de susciter discussions, adhésions et résistances. Car Femmes au foyer ne cherche ni à flatter ni à rassurer. Elle regarde une réalité sociale bien connue et souvent tue, puis la met en scène sans détour, mais avec subtilité.

D’une frustration documentaire à la fiction

L’origine du projet plonge dans une histoire réelle. Kady Traoré la raconte sans artifice, presque comme une confidence. À l’époque, la réalisatrice travaillait sur un documentaire consacré à une femme engagée en politique, sélectionnée grâce au quota genre et bien positionnée pour devenir députée. Une trajectoire brutalement interrompue par une injonction conjugale. Son mari lui impose un choix binaire entre carrière politique et foyer. Elle renonce.

Le documentaire avorte, mais la frustration demeure. « Je trouvais cela profondément injuste. C’était une femme intellectuelle, consciente de ses droits, mais elle a choisi de se taire », confie la réalisatrice. De cette colère sourde naît l’envie de raconter autrement, plus largement. Non pas un cas isolé, mais des milliers de situations similaires, vécues au quotidien par des femmes instruites, modernes, insérées socialement, et pourtant freinées par les mêmes pesanteurs.

La fiction s’impose alors comme un terrain de liberté. Elle permet d’aller plus loin, d’explorer les contradictions intimes, de mêler gravité et humour, et surtout de préserver l’authenticité du propos.

Quatre femmes face aux injonctions sociales

Femmes au foyer suit le parcours de quatre personnages féminins aux profils différents mais liés par une même quête. Helena, Michelle, Bibiane et Awa sont des femmes actives, ambitieuses, confrontées à la violence conjugale, à l’infidélité, à la pression familiale et à la difficulté de concilier vie professionnelle et vie privée.

Michelle incarne l’espoir d’un équilibre possible entre foyer et carrière. Bibiane, malgré les violences qu’elle subit, tente de rester debout. Awa découvre la trahison intime sous son propre toit. Helena, féministe assumée, voit ses certitudes ébranlées par la double vie de son mari. Autant de trajectoires qui se croisent, se soutiennent et se fissurent, révélant une société où les lois ont évolué plus vite que les mentalités.

La série aborde frontalement des thèmes encore sensibles au Burkina Faso, comme les violences domestiques, le silence autour des employées de maison, l’hypocrisie sociale face à l’infidélité masculine ou encore la culpabilisation systématique des femmes.

Un féminisme assumé, sans slogan

Kady Traoré ne cherche pas à édulcorer son propos. Elle se revendique féministe, sans détours. Mais son féminisme n’est ni importé ni théorique. Il est nourri par l’observation quotidienne, par des témoignages recueillis dans son environnement, par des histoires que des femmes lui confient avec l’espoir de les voir enfin mises en images.

La série ne prétend pas changer les mentalités à elle seule. Elle veut provoquer un débat, semer le doute, créer un miroir. « Quand on se regarde dans une glace et qu’on voit des défauts, on n’a plus besoin qu’on nous les énumère », résume la réalisatrice. Femmes au foyer agit ainsi comme une peinture sociale, fidèle et dérangeante, des cités africaines contemporaines.

La RTB, un choix revendiqué

Alors que certaines voix lui suggéraient de viser des chaînes internationales, Kady Traoré a fait le choix assumé de la télévision nationale. Pour elle, il était essentiel que la série commence sur une chaîne burkinabè, racontant des réalités locales à un public local.

Un choix salué par la RTB. Pour Ahandi Jonathan Ouoba, directeur commercial et marketing de la chaîne, Femmes au foyer s’inscrit parfaitement dans la dynamique de valorisation des contenus nationaux.

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Selon Ahandi Jonathan Ouoba, directeur commercial et marketing de la RTB, la série reflète fidèlement les réalités socioculturelles burkinabè et mérite une large diffusion nationale

Il souligne le caractère authentique de la série et son ancrage dans les réalités socioculturelles du pays. La diffusion est prévue dès le 6 février 2026, avec une programmation qui devrait toucher un large public, avant une mise en ligne destinée à la diaspora.

Une direction d’acteurs exigeante

Présente à la rencontre, l’artiste comédienne Rihanata Zongo, connue pour ses distinctions internationales, a livré un témoignage éclairant sur le travail mené sur le plateau. Elle incarne Safi, un personnage volontairement provocateur, une femme libre qui refuse le mariage et revendique le droit à la reconnaissance et au respect.

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Rihanata Zongo, comédienne, incarne Safi, un personnage libre et provocateur, symbole d’un féminisme assumé et dérangeant

Au-delà du rôle, la comédienne insiste sur la rigueur de la réalisatrice. Discipline corporelle, mémorisation intégrale des textes, continuité physique entre les scènes, exigence émotionnelle. Rien n’était laissé au hasard. Une méthode parfois éprouvante, mais saluée par l’équipe, tant elle a permis de renforcer la crédibilité des personnages et la cohérence de l’ensemble.

Une série appelée à voyager

Déjà remarquée dans plusieurs festivals, notamment au FESPACO et aux Zafaa Awards au Nigeria, où elle a décroché plusieurs distinctions majeures, Femmes au foyer ambitionne désormais une diffusion plus large. L’équipe espère une adhésion massive du public burkinabè, préalable nécessaire à une reconnaissance internationale.

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Les invités ont répondu présents au petit-déjeuner de presse organisé à Ouaga 2000 pour le lancement de la série

La série, composée de 25 épisodes de 26 minutes, marque aussi l’aboutissement d’un long processus de production entamé en 2020, souvent freiné par les difficultés de financement propres au secteur audiovisuel africain.

Quand la fiction devient nécessaire

Plus qu’un simple divertissement, Femmes au foyer se présente comme une œuvre nécessaire. Elle donne la parole à celles qu’on entend peu, sans les idéaliser, ni les victimiser. Elle rappelle que l’émancipation féminine ne se décrète pas uniquement par les lois, mais se construit dans les foyers, les mentalités et les choix individuels.

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Une photo de famille pour marquer un moment clé du lancement de Femmes au foyer, entre créateurs, diffuseurs et acteurs culturels

À partir de février 2026, le public burkinabè est invité à regarder, s’interroger et, peut-être, se reconnaître. C’est là sans doute la plus grande réussite annoncée de cette série.

Abrandi Arthur Liliou