Document de vulgarisation : Perceptions locales de la dégradation des ressources naturelles du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun au Burkina Faso

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Perceptions locales de la dégradation des ressources naturelles du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun au Burkina Faso

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  1. Introduction

Les forêts tropicales sèches jouent un rôle capital dans la régulation des gaz à effet de serre, dans les grands équilibres climatiques, dans la satisfaction de divers besoins des populations rurales et constituent le grand réservoir de biodiversité. Mais, au regard de la fragmentation des paysages forestiers mondiaux, due aux activités humaines et à la variabilité climatique entrainant une atteinte à la biodiversité une attention par la communauté scientifique et les décideurs est portée à la conservation de ces écosystèmes. Les forêts classées du Burkina Faso ne sont pas épargnées par ces dégradations. Les facteurs responsables de cette dégradation sont d’ordres directs et indirects. Pour les facteurs directs, il existe des liens de cause à effet entre le facteur incriminé et l’impact sur la forêt, par exemple une coupe de bois, un défrichement agricole, une surcharge de bétail dans la forêt (OUATTARA et al., 2022). Les causes indirectes sont immatérielles et résultent d’interactions complexes entre facteurs démographiques, économiques, technologiques, politiques et culturels. Il est pressant alors de bien maîtriser les déterminants locaux de la fragmentation des paysages forestiers afin de bien orienter les politiques d’aménagement et de conservation. Au Burkina Faso, peu d’études documentent la perception des populations sur la dégradation et la perte des habitats. Plusieurs facteurs de fragmentation sont diversement considérés déterminants par les auteurs, il s’agit des feux de végétation et la variabilité climatique, l’agriculture de rente, l’élevage et la coupe frauduleuse du bois vert, des feux de végétation et l’exploitation forestière incontrôlée. Mais qu’en est-il de la perception locale de la dégradation des ressources naturelles ? N’existe-t-il pas de solutions/stratégies locales pour inverser la tendance de dégradation des ressources naturelles ? Il est reconnu que les connaissances des communautés locales ou riveraines des aires protégées sont déterminantes pour mieux comprendre la dégradation de la végétation et la prise en compte de leurs préoccupations ainsi que leur implication dans la réussite des programmes de développement local et d’amélioration de la résilience des forêts. En plus, il est admis que beaucoup de facteurs tels que le genre, l’âge, la taille du ménage, le statut de richesse du chef de ménage, le niveau d’éducation, la source de revenus, autres facteurs contextuels (conditions climatiques, les arrangements institutionnels) influencent significativement la décision des individus à adopter des changements positifs dans leurs modes de production. Ainsi, il s’avère important de comprendre la relation entre les facteurs socio-économiques des ménages et d'autres facteurs contextuels et le processus d'adoption de nouvelles technologies pour améliorer la résilience des aires protégées et leur gestion durable. Dans ce document de vulgarisation qui se veut être un outil d’orientation dans l’atténuation des pressions humaines sur les ressources naturelles, nous avons cherché à examiner les perceptions des populations riveraines du corridor forestier (douze forêts), traversé par le fleuve Mouhoun (seul fleuve permanent du Burkina) sur les sources potentielles de dégradation des ressources naturelles et les facteurs qui influencent leurs volontés à changer les habitudes culturales et s’impliquer dans les processus de mitigation et/ou d’atténuation des perturbations.

  1. Matériel et Méthodes 

Description du site d’étude

L’étude a été menée dans 30 villages riverains du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun situé dans la région de la Boucle du Mouhoun, Burkina Faso. Le choix de ces villages a été basé sur leur proximité avec le corridor forestier de la Boucle du Mouhoun où des efforts sont consentis pour protéger les berges du fleuve Mouhoun et aussi améliorer la résilience des zones humides tout en améliorant les conditions de vie des communautés locales. Le corridor forestier de la Boucle du Mouhoun est une chaîne presque continue de forêts classées s’étendant sur 327 000 ha. Selon les projections démographiques des communes du Burkina Faso (Insd, 2017), les populations des communes riveraines du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun avoisineraient 90 000 habitants en 2020. Par ailleurs, l’occurrence des facteurs de perturbations dans la plupart des aires protégées du Burkina Faso est due à un relâchement de l’application des règles (SANOU et al., 2022). Cette population exploite les berges du fleuve Mouhoun pour les activités agricoles clandestines avec son corollaire de dommages environnementaux (ensablement du lit du fleuve, rejets de produits chimiques qui déciment la faune et la flore aquatiques, coupe du bois etc). Le corridor forestier de la Boucle du Mouhoun est annuellement brûlé et pâturé (OUATTARA et al., 2022). Le feu est mis pour la chasse et aux défriches de nouveaux champs à l’intérieur des forêts classées malgré que le code forestier interdise cette pratique. La carbonisation est une activité incontrôlée et pratiquée dans presque toutes les forêts classées qui composent le corridor forestier de la Boucle du Mouhoun. La zone de la confluence du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun est un site d’accueil permanent du bétail de la transhumance à cause de la disponibilité d’eau et du fourrage vert surtout en saison sèche. L’orpaillage occupe une majorité de la population active des zones avec le rejet des produits chimiques dans le lit du fleuve occasionnant la mort du bétail et de la faune sauvage et aquatique.

Démarche méthodologique et collecte de données 

Une enquête préliminaire a été conduite auprès d’une trentaine de chefs de ménages et aussi des groupes de discussions avec 30 personnes (15 femmes et 15 hommes) ont été réalisés dans trois villages (Tionkuy, Passakongo et Kari) ne faisant pas partie des villages retenus dans le cadre de cette étude. Ce pré-test a aidé à réajuster le questionnaire pour l’enquête proprement dite. La méthode d'échantillonnage a consisté à sélectionner 30 villages des départements situés dans l’espace géographique du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun pour avoir l’avis des populations sur les facteurs de dégradation et les stratégies de conservations des ressources naturelles. Les enquêtes ont été menées auprès de 300 chefs de ménage ruraux dans 10 départements. Les interviews (chefs de ménage) ont été administrés avec l’accord des acteurs et dans leurs domiciles pour éviter l’influence du reste de la population dans leurs réponses et de garder la confidentialité des informations. Ces entretiens ont consisté à recenser les caractéristiques démographiques et socioéconomiques des personnes interrogées. Le questionnaire a aussi porté sur l’adoption des stratégies et pratiques d’adaptation qui garantissent un mieux-être des populations et la fonctionnalité et l’intégrité du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun. A la fin des interviews, chaque répondant a été invité à formuler des suggestions pour remédier aux problèmes accrus des phénomènes de dégradation afin d’atténuer les effets des changements climatiques.

2.3. Analyse des données

L’analyse des données a consisté à des analyses descriptives telles que les calculs de fréquences, de pourcentages, de moyenne (± déviation standard ou écart-type) pour expliquer la perception des populations locales sur les raisons de dégradation des ressources naturelles. 

Le modèle de régression binaire a été utilisé pour trouver les facteurs socio-économiques et démographiques déterminants dans l’adoption des bonnes pratiques de gestion des ressources naturelles.

3. Résultats

3.1. Caractéristiques socioéconomiques et démographiques des répondants 

Les répondants étaient composés de 83 % d’hommes et 17 % de femmes (17 %) avec une moyenne d’âge de 45 ans. La faible représentation des femmes est liée à l’organisation sociale en milieu rural qui ne permet pas aux femmes d’être chef de ménage, sauf dans des situations de veuvage. 76 % des interviewés étaient des autochtones (natifs) contre 24 % de migrants. La population enquêtée était majoritairement constituée de groupes ethniques suivants : Dafing/Marka (30,80 %), Mossi (22,40 %), Nunuma et Samo (15,20 %). Les autres groupes ethniques représentaient 31 %. La plupart des enquêtés sont illettrés soit (64 %) contre 22 % affirmant avoir reçu des formations en agriculture et avoir fait l’école primaire. Les enquêtés qui ont pour source de revenus l’agriculture de rente +élevage représentent 65%. Plus de 52,80 % des répondants ont une superficie culturale comprise entre 3 et 10 ha. La plus grande proportion de la taille du ménage est située entre 5 et 10 membres de la famille (45,20%). La daba (Houe à manche court utilisée pour la préparation du sol et le sarclage des cultures) et la traction animale sont les moyens de culture les plus répandus dans les zones enquêtées (78 %).

Perception des causes de la dégradation du corridor forestier 

Les enquêtés ont eu une perception variée sur statut de dégradation de leurs ressources naturelles (Figure 1). Plus de 53 % des enquêtés estiment que les ressources naturelles ces dernières décennies sont très dégradées, suivie de 26 % qui les trouvent dégradées et 9 % n’ont pas perçu de signes de dégradation des ressources du corridor forestier. 

figure 1

Figure 1 : Perception de dégradation des terres selon les 300 personnes interviewées

Déterminants d’adoption de bonnes pratiques de gestion des ressources naturelles

*Gestion des feux 

Le modèle a présenté de bonnes propriétés prédictives et estimatives en se référant aux résultats du modèle logit binomial sur les déterminants socio-économiques de la pratique des feux de brousse. Ainsi, 47,60 % des variations de pratique contrôlée des feux de brousse étaient expliquées par les variations des variables indépendantes introduites dans le modèle. Pour ce modèle, 79,60 % des prédictions étaient correctes. Les résultats du modèle indiquaient que les coefficients de régression des variables, Ethnie, Niveau d’étude étaient significatifs au seuil de 5 % et celui du Statut de résidence, Taille de l’exploitation, Taille du ménage étaient significatifs au seuil de 1 % (Tableau 1). Ainsi, ces variables influençaient positivement la volonté des populations à réduire les feux de brousse. 

*Pâture modérée 

Pour la pâture modérée, le modèle a indiqué que 72,7 % des variations de pratique contrôlée des feux de brousse étaient expliquées par les variations des variables indépendantes introduites dans le modèle. Pour ce modèle, 96 % des prédictions étaient correctes. Les résultats du modèle indiquaient que les coefficients de régression des variables Genre, Taille de l’exploitation, Taille du ménage et Assistance technique étaient significatifs au seuil de 1% (Tableau 1). Ainsi, ces variables influençaient positivement la volonté des populations à la pâture modérée.

*Utilisation des pesticides homologués et à faible dose 

Le modèle a présenté de bonnes propriétés prédictives et estimatives en se référant aux résultats du modèle logit binomial sur les déterminants socio-économiques de l’utilisation des pesticides homologués et à faible dose. En effet, ce modèle a montré que 60 % des variations de l’utilisation des pesticides homologués et à faible dose étaient expliquées par les variations des variables indépendantes introduites dans le modèle. Pour ce modèle, 88 % des prédictions étaient correctes. Les résultats du modèle indiquaient que les coefficients de régression de la variable Ethnie était significatif au seuil de 5 % et celui de l’Age, Religion, Tenure foncière, Taille de l’exploitation, Taille du ménage étaient significatifs au seuil de 1%. Ainsi, ces variables influençaient positivement la volonté des populations (Tableau 1).

*Réduction des défriches en utilisant une agriculture durable

Pour la réduction des défriches en utilisant une agriculture durable, le modèle a présenté de bonnes propriétés prédictives et estimatives. En effet, 70 % des variations de pratique contrôlée des feux de brousse étaient expliquées par les variations des variables indépendantes introduites dans le modèle (Tableau 1). Pour ce modèle, 94 % des prédictions étaient correctes. Les résultats du modèle indiquaient que les coefficients de régression des variables Genre, Age, Source de revenu et Tenure foncière étaient significatifs au seuil de 1%. Ainsi, ces variables influençaient positivement la volonté des populations à s’appliquer dans la réduction des défriches en adoptant une agriculture en phase avec les enjeux environnementaux en cours. 

Tableau 1 : Régression logistique binaire des facteurs socioéconomiques influençant les volontés des populations locales du corridor forestier de la Bouche du Mouhoun dans l’atténuation des effets d’activités dégradant 

Tableau 1A. Volonté des populations locales dans la gestion des feux dans les champs et les aires protégées

 tableau 1A1

tableau 1A2

Note : les probabilités significatives sont indiquées par des astérisques, *P˂0.10, **P˂0.05 ; ***P˂0.005 ; Hosmer & Lemeshow test : chi-carré=16,921, ddl=8, P=0,031, -2log likelihood=232,36, Cox & Snell=0,35, Nagelkerke R2=0,476, Pourcentage de prédiction=79,60

Tableau 1B. Volonté des populations locales à pratiquer la pâture modérée le long du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun

 tableau 1B1

tableau 1B2

Note : les probabilités significatives sont indiquées par des astérisques, *P˂0.10, **P˂0.05 ; ***P˂0.005 ; Hosmer & Lemeshow test: chi-carré=16,921, ddl=8, P=0,099, -2log likelihood=40,40, Cox & Snell=0,28, Nagelkerke R2=0,727, pourcentage de prédiction=96%

Tableau 1C. Volonté des populations locales dans l’utilisation des pesticides homologués et à faible dose dans les champs aux abords du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun

tableau 1C1 

tableau 1C2

Note : les probabilités significatives sont indiquées par des astérisques, *P˂0.10, **P˂0.05 ; ***P˂0.005 ; Hosmer & Lemeshow test: chi-carré=29,685, df=8, P=0,00001, -2log likelihood=149,99, Cox & Snell=0,40, Nagelkerke R2=0,60, pourcentage de prédiction =88%.

Tableau 1D. Volonté dans la réduction des défriches en utilisant une agriculture intelligente

 tableau 1D1

tableau 1D2

Note: les probabilités significatives sont indiquées par des astérisques, *P˂0.10, **P˂0.05 ; ***P˂0.005 ; Hosmer & Lemeshow test: chi-carré=6,09, df=8, P=0,63 -2log likelihood=72,40, Cox & Snell=0,40, Nagelkerke R2=0,70 ; pourcentage de prédiction =94%

Volontés locales pour la restauration des terres

Les populations locales ont entrepris des initiatives afin de réduire la dégradation des terres (Figure 2). Ces techniques sont : technique 1 (plantation d’arbres désirés et ciblés), technique 2 (mise en place des ouvrages de Conservation des Eaux et des Sols/Défense de la Restauration des Sols (CES/DRS), technique 3 (la non utilisation des pesticides non homologués), technique 4 (l’interdiction de pâture) et technique 5 (la protection des arbres dans les champs). La mise en place des techniques de CES/DRS ont plus retenu l’attention de 76% des personnes enquêtées, 68% sont favorables à la protection des arbres dans les exploitations agricoles et 50% sont pour de la plantation d’arbres. La technique CES/DRS ont permis aux populations de gérer leurs écosystèmes et d’aménager leurs espaces de production. Cela a contribué à mieux préparer les populations aux changements environnementaux (changements climatiques, dégradation des terres) et notamment la dégradation des ressources naturelles. Les populations, dans les faits, utilisent à des fins diverses les produits forestiers que procurent les espèces locales qui poussent dans la région. Les incitations relatives à de telles espèces restent une solution pour la restauration des espaces déboisés. La limitation du recours aux pesticides passe par une diversification des méthodes de lutte contre les bio-agresseurs et la conception de systèmes de culture qui réduisent les risques phytosanitaires.

figure 2

Figure 2 : Techniques de restauration appliquées par les 300 enquêtés

5. Conclusion 

Cette étude a examiné les perceptions locales de la dégradation des terres et appréhendé leur motivation à restaurer les paysages ruraux dégradés. Les facteurs majeurs de la dégradation des terres et de la déforestation étaient la variabilité climatique, l’érosion des sols, les feux de brousse, la pâture incontrôlée, les défriches et la tenure foncière. Les populations locales ont un fort engouement pour le renversement de cette tendance à la dégradation des terres en proposant et en appliquant des techniques telles que la mise en place des ouvrages de conservation des eaux et des sols/défense et restauration des sols (CES/DRS) et la plantation et la protection d’arbres dans les champs. Il ressort une impérieuse nécessité de prendre en compte les déterminants d’adoption de bonnes pratiques et les caractéristiques socio-économiques pour la formulation des stratégies et programmes en vue d’une gestion durable des ressources naturelles et de l’inversion de la tendance de dégradation.

SANOU Lassina1*; KOALA Jonas1

1 Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST)/Institut de l’Environnement et de Recherches Agricoles (INERA)/ Laboratoire de l'environnement et des écosystèmes forestiers, agroforestiers et aquatiques (labo ECOFAA), 04 BP 8645 Ouagadougou 04, Burkina Faso

*Auteur correspondant : SANOU Lassina ; email : lassina.sanoulassina@gmail.com

5. Références bibliographiques 

Ouattara B., Sanou L., Koala J., Hien M., 2022. Perceptions locales de la dégradation des ressources naturelles du corridor forestier de la Boucle du Mouhoun au Burkina Faso. Bois et Forêts des Tropiques, 352 : 43-60. Doi : https://doi.org/10.19182/bft2022.352.a36935

Sanou L., Ouattara B., Koala J., Hien M., Thiombiano A., 2022: Composition, diversity and structure of woody vegetation along a disturbance gradient in the forest corridor of the Boucle du Mouhoun, Burkina Faso. Plant Ecology & Diversity, DOI: 10.1080/17550874.2022.2039315