Perception et défis de l’éducation entrepreneuriale dans les écoles primaires du Burkina Faso
POUDIOUGO Désiré W.
Maître de Recherche à l’Institut des Sciences des Sociétés
1. Introduction
Former des citoyens responsables dotés d’un esprit créatif et d’une bonne capacité d’adaptabilité à toute situation imprévisible est une nécessité de tout système éducatif dans un monde en permanente évolution. De ce fait, l’école a un rôle important à jouer par l’orientation des pratiques pédagogiques vers la culture de l’esprit d’initiative voire entrepreneuriale. En effet, l’esprit entrepreneurial constitue un catalyseur du développement endogène. Cette approche éducative va au-delà de la création d’entreprise et impulse le développement d’esprits actifs et innovateurs dans divers domaines de la vie.
Au niveau international, l’UNESCO (2015) soutient que l’intégration de ce type d’éducation axée sur le modelage des esprits dès le bas âge dans les curricula révèle une importance capitale pour une éducation de qualité durable. Au niveau du continent africain, cette dynamique favorise la lutte contre le chômage des jeunes, la percée de l’économie informelle et par ricochet, le développement endogène. Dans cette dynamique, le Burkina Faso a réformé ses curricula en mettant l’accent sur l’approche par les compétences et l’intégration d’activités génératrices de revenus afin de répondre aux besoins actuels du milieu.
Cependant, la mise en œuvre de cette nouvelle dynamique éducative se fait dans un contexte exacerbé par la crise sécuritaire qui sévit depuis 2016 et a entraîné la fermeture de milliers d’établissements scolaires, plusieurs abandons de postes par les enseignants et la déscolarisation notoire d’élèves surtout en zones rurales. Les chiffres de 2024 du Ministère de l’Éducation Nationale font ressortir plus de 6 000 écoles fermées, soit plus d’un million d’élèves déscolarisés. Ce contexte à la fois sensible et difficile nécessite de mettre en branle d’une part les défis pédagogiques relatifs à la culture chez les enfants d’un esprit entrepreneurial, et d’autre part les défis andragogiques ayant trait à la formation, au suivi et à la mobilisation des adultes impliqués, en l’occurrence les enseignants, encadreurs et responsables communautaires. En effet, le développement de l’esprit d’initiative chez les élèves rime avec des enseignants outillés à des techniques pédagogiques actives, des encadreurs capables d’insuffler de nouvelles dynamiques innovatrices, ainsi que la participation communautaire.
Sur le plan théorique, cette recherche s’appuie sur la théorie de l’apprentissage expérientiel de Kolb (1984) et celle du capital humain (Becker, 1964). En effet, ces théories prônent respectivement l’apprentissage par l’action et l’importance de l’acquisition de compétences dès le plus jeune âge pour le développement socioéconomique. L’approche par les compétences, largement adoptée dans les réformes éducatives burkinabè, constitue également un cadre pertinent pour comprendre les logiques d’innovation éducative.
Ainsi, cette étude s’interroge sur la manière dont l’école primaire burkinabè peut promouvoir l’esprit d’initiative chez les élèves malgré un contexte d’insécurité. Quelles compétences, ressources et formes d’accompagnement sont nécessaires pour y parvenir ? Quels sont les freins pédagogiques et andragogiques à surmonter ?
2. Méthodologie
Cette recherche adopte une démarche qualitative fondée sur des enquêtes de terrain afin d’analyser les conditions concrètes de mise en œuvre de cette éducation dans les écoles primaires du Burkina. Ce choix méthodologique s’appuie sur le besoin d’avoir une compréhension plus poussée des appréhensions et pratiques existantes dans les milieux scolaires touchés par la crise ainsi que les contraintes rencontrées par les acteurs éducatifs. L’enquête a été menée dans les régions du Liptako et des Kuilsé du Burkina Faso, deux zones en proie à l’insécurité et vulnérables de ce fait.
La population cible est constituée des enseignants du primaire en poste ; les directeurs d’écoles primaires ; les inspecteurs et conseillers pédagogiques et les responsables d’ONG œuvrant dans les domaine éducatif et communautaire.
L’échantillonnage est raisonné et fondé sur la pertinence des profils en lien avec la problématique et la disponibilité des acteurs. Au total, 31 entretiens semi-directifs ont été réalisés marquant également le seuil de saturation de l’information.
Les données ont été recueillies à l’aide de plusieurs outils : l’entretien semi-directif a été utilisé pour recueillir les représentations, pratiques pédagogiques et andragogiques ainsi que les difficultés rencontrées dans l’enseignement de l’esprit d’initiative. Les observations de terrain sont menées dans certaines écoles encore fonctionnelles pour repérer la présence ou l’absence de pratiques entrepreneuriales dans les dispositifs pédagogiques. Une analyse documentaire portant sur les programmes scolaires, les documents de politique éducative, les rapports d’ONG et les guides de formation des enseignants a été également faite. Les données qualitatives ont été analysées selon la méthode de l’analyse thématique.
3. Résultats de la recherche
3.1. La perception des acteurs par rapport à l’éducation à l’esprit d’initiative
L'analyse des entretiens fait ressortir que la notion d’esprit d’initiative est diversement perçue par les acteurs éducatifs qui ont une compréhension souvent limitée du concept. La majeure partie des enseignants du primaire l’assimile à la capacité de mener des activités génératrices de revenus dans un contexte de crise. Cette appréhension de la notion est guidée par les habitudes de vie des communautés rurales pour lesquelles la réussite économique passe essentiellement par l’exercice d’activités informelles comme le petit commerce, l’agriculture et l’artisanat. C’est ainsi que certains enseignants renvoient strictement l’esprit d’initiative à un ensemble de compétences pratiques à acquérir dans des domaines tels que le jardinage scolaire, la saponification et l’élevage. Néanmoins cette perception limitée s’inscrit dans une volonté de concilier l’école aux réalités sociales en forgeant l’esprit des enfants à une attitude de reflexe économique résilient.
Les encadreurs pédagogiques en l’occurrence les inspecteurs et les conseillers ont plutôt une compréhension plus large de la notion d’esprit d’initiative qu’ils qualifient de facteur de révolution pédagogique à même de développer le sens de la responsabilité, l’esprit de créativité, l’incitation à une participation plus active des élèves et l’accroissement de compétences transversales. Cependant, ils n’occultent pas le fait que la majorité des enseignants, n’ayant pas été formée aux approches y afférentes, appliquent rarement la pédagogie de type pragmatique ou empirique.
Enfin, il est important de noter que peu d’enseignants renvoient la culture à l’esprit d’initiative aux référentiels curriculaires officiels, ce qui dénote d’une absence de méthodes définies d’appropriation institutionnelle et d’accompagnement méthodologique.
3.2. Des défis pédagogiques à la mise en œuvre de l’esprit d’initiative
L’enquête de terrain révèle une panoplie d’obstacles pédagogiques qui entravent la mise en œuvre effective de l’éducation à l’esprit d’initiative dès l’école primaire dans un contexte d’insécurité. Le chapelet de difficultés soulevées par les encadreurs pédagogiques et les responsables des ONG intervenant dans l’éducation sont à la fois d’ordre structurels, matériels et méthodologiques.
L’observation et les entretiens font en effet ressortir que les pratiques pédagogiques se résument à des approches transmissives telles les cours magistraux, la récitation, et la répétition mécanique des savoirs. Bon nombre d’enseignants avouent avoir des difficultés à s’approprier les méthodes dites actives du fait d’un défaut de formation allant dans ce sens mais aussi à cause d’un certain ancrage de l’habitude : « On ne nous a jamais appris à faire autrement », explique un enseignant de la région des Kuilsé. Cette tendance à appliquer les anciennes méthodes s’accommode mal avec les exigences pédagogiques de l’éducation à l’esprit d’initiative que sont l’expérimentation, le travail en groupe, la gestion de projet ou encore la résolution de problèmes complexes. Ces approches, non encore maîtrisées, ne sont pas trop perçues dans les pratiques observées.
La seconde contrainte est l’insuffisance de ressources pédagogiques à même de répondre au besoin de l’éducation à l’esprit d’initiative. Les enseignants déplorent l’absence de manuels, de guides pratiques, de supports visuels, et encore d’outils spécifiquement conçus pour booster l’esprit d’initiative à l’école primaire. Cette pénurie d’outils adaptés au besoin en question est plus accentuée dans les zones rurales où les enseignants sont obligés, la plupart du temps, à improviser, bricoler du matériel à partir des rares ressources locales disponibles. Certains se contentent de survoler oralement des activités entrepreneuriales sans les accompagner de pratiques. Une directrice d’école servant dans la région du Liptako affirme : « Même quand on veut faire un petit projet, on n’a pas les moyens. Les enfants n’ont rien et nous aussi. » Une autre ajoute :
Parfois il y a certaines leçons qui nécessitent des démonstrations. Pour ce faire il faut non seulement du bon matériel mais aussi en quantité suffisante vu que très souvent dans les classes il y a très souvent de nombreux élèves. Nous faisons nous même parfois l’effort d’acheter certains avec nos propres moyens. Alors pour faire le type d’éducation que vous dites, il faut vraiment mettre les ressources nécessaires à la disposition de l’école afin de pouvoir motiver tous les acteurs à s’impliquer. Très souvent nous avons la volonté mais hélas les moyens font défaut (entretien du 22 mai 2024)
La crise sécuritaire vient donner plus de gravité à ces contraintes pédagogiques. Dans les zones à fort défis sécuritaires, la fermeture d’écoles, les départs forcés d’enseignants et d’élèves ainsi que la déstabilisation des services éducatifs sont légion et entravent sérieusement la continuité pédagogique. Interrogés, les enseignants manifestent leur désarroi face à l’instabilité qui prévaut en ces termes : « On commence un projet avec les élèves et trois semaines après l’école ferme, ou bien on doit partir. » Cette instabilité remet en cause la réalisation ou le suivi des projets éducatifs nécessaires à la construction d’une véritable culture à l’esprit d’initiative.
Les résultats de terrain révèlent que les entraves pédagogiques ne sont pas simplement conjoncturelles mais caractéristiques du système éducatif actuel. L’absence d’une formation adéquate, la diversification limitée des pratiques pédagogiques, les ressources peu adaptées et l’impact de l’insécurité ne favorisent pas le déploiement d’une éducation à l’esprit d’initiative telle que définie dans les politiques éducatives. Ces constats renvoient à tout un système de solutions visant aussi bien la formation, l’apport en matériels didactiques qu’une pédagogie flexible et adaptée au contexte sécuritaire.
3.3. Les défis andragogiques selon les acteurs éducatifs de terrain
Il ressort des enquêtes que la majorité des enseignants et encadreurs interrogés affirment n’avoir jamais suivi une formation initiale réelle relative aux méthodes d’enseignement à l’esprit d’initiative. Cette réalité interroge sur la réalité de la mise en œuvre de techniques et approches y afférente en situation de classe. La plupart des enseignants récemment formés reconnaissent avec honnêteté n’avoir « jamais entendu parler de ce concept pendant leur formation à l’ENEP ». Quelques enseignants reconnaissent avoir entendu parler de la thématique « seulement de façon vague sans lien avec des pratiques concrètes ». Ce manque à gagner initial crée un amalgame entre la pratique de quelques activités isolées comme le jardinage, la poterie, la teinture et l’objectif visé par l’éducation à l’esprit d’initiative qui est celui d’élaborer et de mettre en œuvre tout un programme de formation axée sur la culture entrepreneuriale.
D’autre part, l’analyse des entretiens a permis de déceler un grand besoin en formation continu suivant la réalité contextuelle. Les rares sessions organisées dans les localités moins affectées par la crise sécuritaire sont perçues comme trop théoriques ou trop générales. Dans les zones à fort défis sécuritaires, ces formations sont tout simplement inexistantes. De ce fait, les enseignants ne manquent pas d’exprimer sans ambages leur désir de bénéficier d’un accompagnement aussi bien concret que contextualisé en la matière. C’est dans ce sens qu’un enseignant des Kuilsé s’exprime : « Il faut nous montrer avec quoi on peut faire ça ici, dans notre réalité, avec les moyens qu’on a. » Il ressort aussi le désir que les formations réclamées associent dans leurs contenus les objectifs d’acquisition de compétences psychosociales nécessaires dans un contexte d’insécurité (Communication pacifique, résilience, gestion du stress…).
Au regard des témoignages, vient s’ajouter aux précédents besoins celui d’un accompagnement andragogique de proximité pour répondre au souci de la quasi-impossibilité de faire des visites pédagogiques dans les zones dites rouges. Les enseignants se sentent professionnellement non accompagnés et livrés à leur sort face à l’insécurité. La majorité de ces derniers soutiennent qu’il est regrettable de ne pas être suivi, encadré et soutenu dans les pratiques pédagogiques. Une enseignante tire la sonnette d’alarme : « Quand on essaie quelque chose de nouveau, on le fait seul. S’il y a un problème, personne ne vient nous aider. » Cela pousse même certains à aller jusqu’à proposer la création d’une plateforme virtuelle via le réseau social WhatsApp entre pairs pour les échanges, l’accompagnement et le soutien mutuel.
Pour le reste, une méconnaissance assez significative des bases théoriques d’une éducation à l’esprit d’initiative ressort des entretiens. Faute de formation adéquate et de ressources nécessaires, les enseignants peinent toujours à établir le lien entre cette nouvelle approche axée sur la culture entrepreneuriale et les objectifs de l’éducation de base. L’esprit d’initiative dont il est question est confondu aux simples aptitudes à exercer une activité commerciale, voire économique. Il s’agit cependant de toute autre chose tendant à découvrir, à développer ou à consolider des talents à travers des aptitudes transversales telles le pragmatisme, l’esprit critique et d’analyse, la créativité, l’esprit d’équipe. Bon nombre d’inspecteurs pédagogiques admettent cette confusion et prônent la nécessité d’élaborer des outils de vulgarisation plus accessibles, prenant en compte des repères conceptuels moins complexes et plus contextualisés.
Pour finir, l’absence d’un canal institutionnel de prise en compte des efforts déployés par les enseignants constitue une faiblesse. De nombreux témoignages vont dans le sens de souligner l’inexploitation ou la non valorisation des idées et initiatives des enseignants allant dans le sens de l’éducation à l’esprit d’initiative dans le cadre de l’évolution de leurs carrières. C’est ainsi qu’un directeur d’école affirme : « Ce que les enseignants font en plus pour éveiller les enfants à l’entrepreneuriat, ça ne compte pour personne. C’est du bénévolat sans retour. » Cette indifférence face aux efforts fournis par les enseignants entraine une sorte de démotivation et de laxisme compromettant fortement les objectifs visés. Certains proposent la promotion d’un système de récompense symbolique (certificats, distinctions locales) ou la notation et la prise en compte des projets innovants dans les critères d’évaluation pédagogique des enseignants.
L’ensemble de ces résultats attestent que les enseignants, en tant qu’adultes toujours en quête d’apprentissage, ont besoin d’un dispositif andragogique original prenant compte de leurs situations contextuelles particulières, leurs niveaux de progression d’apprentissage, ainsi que leurs propres motivations. Si un tel dispositif n’existe pas, l’ébauche de l’éducation à l’esprit d’initiative en contexte d’insécurité aura du mal à prendre de l’envol car intimement lié à l’engagement individuel et caractérisée par son difficile enracinement.
4. Conclusion
Dans un contexte de crise sécuritaire devenue une préoccupation d’envergure nationale, l’école burkinabè ne peut être en marge des difficultés qui en découlent. C’est pourquoi il apparait impérieux de réinventer une école assise sur la volonté d’innover et de transformer les contraintes en opportunités, facteurs de résilience constructive et pivot du développement endogène. Pour ce faire, l’éducation à l’esprit d’initiative, envisagée comme une composante de l’éducation entrepreneuriale dès le primaire, doit s’imposer en tant que levier stratégique de développement à travers la formation des enfants à la créativité et la capacité de résilience.
Les résultats de cette étude montrent que cette dynamique est freinée par des obstacles structurels importants : une formation initiale et continue des enseignants encore inadaptée, un déficit d’outils pédagogiques appropriés et une faible prise en compte des réalités locales dans les programmes officiels. Les défis ne sont pas uniquement pédagogiques. Ils sont également andragogiques car les enseignants eux-mêmes, en tant qu’apprenants adultes, ont besoin d’avoir à leur disposition des dispositifs d’accompagnement qui tiennent compte de leurs expériences, des contraintes professionnelles et les besoins en formation dans un contexte de crise. Cependant des signaux d’espoir en termes d’innovation et de capacité de résilience sont présents sur le terrain au regard de l’existence des jardins scolaires, d’activités artisanales ou de projets communautaires portés par des ONG. Il s’agit là des prémices d’un lendemain radieux pour l’entrepreneuriat comme levier de développement.
6. Références bibliographies
Becker, G. S. (1964). Human capital: A theoretical and empirical analysis, with special reference to education. University of Chicago Press.
Kolb, D. A. (1984). Experiential learning: Experience as the source of learning and development. Prentice Hall.
Ministère de l’Éducation nationale, de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales (MENAPLN). (2024). Statistiques de l’éducation en situation d’urgence au Burkina Faso. Ouagadougou : MENAPLN.
POUDIOUGO W. D. (2026). Développement de l’esprit entrepreneurial chez les élèves du primaire en contexte de crise sécuritaire : analyse des dispositifs et des pratiques d’enseignement au Burkina Faso. Revue Akofena, n°20, Vol.4, CRAC INSAAC
UNESCO (2015). Rethinking Education: Towards a global common good? Paris: UNESCO Publishing.
UNESCO. (2015). Education for all 2015 national review: Burkina Faso. UNESCO.
UNESCO. (2015). Repenser l'éducation : Vers un bien commun mondial ? Paris : Éditions UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000232555
Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique : POUDIOUGO W. Désiré, « Ddéveloppement de l’esprit entrepreneurial chez les élèves du primaire en contexte de crise sécuritaire : analyse des dispositifs et des pratiques d’enseignement au Burkina Faso ». revue Akofena, n°20, Vol.4, CRAC INSAAC, juin 2026