Le numérique, levier de continuité de l’alphabétisation en contexte de crise dans le Yatenga et le Zondoma

Submitted by RedacteurenChef on Fri 14/08/2026 - 07:30

 

Le numérique, levier de continuité de l’alphabétisation en contexte de crise dans le Yatenga et le Zondoma

POUDIOUGO Wendkûuni Désiré

Maître de Recherche en Sciences de l’Education

Institut des Sciences des Sociétés/CNRST

Burkina Faso

desirepoudiougo@yahoo.com

Introduction 

Les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) sont devenues aujourd'hui un phénomène de société. Depuis quelques décennies, elles sont dans un processus irréversible et pénètre le monde éducatif avec toutes les conséquences que cela comporte. Les TIC nourrissent beaucoup d’espoir tant pour les formateurs que pour les apprenants. Toutefois, la situation sécuritaire au Burkina Faso s’est progressivement détériorée ces dernières années due à l’émergence des groupes armés terroristes. Cette crise oblige de nombreuses familles à quitter leur domicile pour rejoindre d’autres localités à l’intérieur. Les statistiques sur le plan national indiquent qu’à la date du 31 décembre 2022, les localités à fort défis sécuritaire ont enregistré plus 1 076 155 EDI, et près de 6 253 établissements fermés (ST-ESU, 2023). Fort de ce constat, il revient à l’État de prendre un ensemble de dispositions pour assurer la continuité éducative des élèves durant ces moments d’instabilité.

Les programmes d’alphabétisation en vigueur doivent avoir un caractère d’adaptation face aux nouveaux défis du fait de la crise sécuritaire qui prévaut dans les provinces du Yatenga et du Zondoma. En effet, la crise sécuritaire limite la mobilité et les mouvements des formateurs et des apprenants. Dans l’optique de donner une suite aux apprentissages dans les localités affectées par la crise sécuritaire, l’usage des outils numériques comme les smartphones, tablettes, radios communautaires, peuvent être un moyen efficace selon les formateurs. Cependant rare sont les formateurs qui savent les utiliser convenablement. Ils désirent des formations spécifiques en utilisation de ces divers outils numériques outils, en l’occurrence la capacité à élaborer des techniques d’apprentissage en ligne.

En effet, des études au Burkina Faso montrent des limites des différents dispositifs de formation des formateurs sur la question de leur flexibilité et de leur réadaptation dans un contexte de crise sécuritaire (Somma, 2023). L’auteur souhaite une mise en œuvre d’un corps de formateurs spécialisés diplômés d’au moins d’une licence dans le but d’intégrer des nouveaux modules sur le numérique, les techniques d’animation en groupe et sur la psychologie des adultes. 

Selon Denis (1987), l’utilisation des TIC au niveau du système éducatif est considérée comme un moyen le plus important pour atteindre les objectifs tels que : participer à la formation aux principes et aux fonctionnalités de l’informatique, stimuler la curiosité, et apprendre aux élèves à travailler à distance en cas de contrainte. Vient ensuite la motivation pour les apprenants à apprendre à devenir autonomes. Ils montrent que tout comme pour les formateurs, les TIC servent aux apprenants d’abord pour chercher des informations. Cette position est partagée par Sanou (2012), pour qui l’importance du téléphone portable n’est plus à démontrer. C’est pourquoi il n’existe point un secteur social où il n’est pas utilisé. Et l’usage qui en est fait est tout aussi divers. Le reportage de Toé sur Faso.net cité par Diagbouga (2019) illustre cette diversité de l’utilisation du téléphone portable par les élèves. Il explique que : « Professeurs, responsables d’établissement, parents, élèves bref tous les acteurs du monde de l’éducation sont unanimes à reconnaitre que les élèves utilisent leurs portables à des fins inavouables ».

Cet articule de vulgarisation analyse la nécessité d’intégrer les TIC dans la formation des formateurs, en vue de mieux orienter les politiques et les pratiques éducatives. Basé sur une méthode qualitative réalisée auprès des formateurs en exercice dans les provinces du Yatenga et du Zondoma, cette étude propose un cadre de réflexion dans le but d’identifier les compétences numériques à renforcer chez les formateurs, en vue de parvenir à un dispositif de formation inclusif et adapté en contexte de crise. 

1. Méthodologie 

Compte tenu de la nature des informations attendues et de la diversité des acteurs concernés, nous avons opté pour une approche qualitative qui prend en compte l’expérience et le ressentis des formateurs dans ce contexte de crise sécuritaire. 

Les formateurs en alphabétisation qui exercent dans la province du Yatenga constituent la population cible de cette étude. Les données ont été collectées auprès de 25 formateurs issus des localités de Kalsaka, Tangaye, Koumbri, Thiou, Gourcy et Ouahigouya.   Aussi, en raison des contraintes en lien avec le contexte sécuritaire qui prévalent dans ces localités, les déplacements ont été effectués uniquement à Ouahigouya et à Gourcy ; les formateurs des autres localités ont été rencontrés à Ouahigouya.

Pour la collecte des données, nous avons réalisé des entretiens semi-directifs, jusqu’à saturation des informations. Le guide d’entretien s’articule autour de plusieurs thématiques, notamment la gestion de classe en contexte de crise, l’adaptation pédagogique, le soutien psychosocial et l’utilisation des outils numériques. À travers les entretiens réalisés, nous sommes parvenus à collecter des informations sur les expériences, les perceptions et les témoignages des formateurs concernant leurs besoins en formation, les difficultés rencontrées sur le terrain ainsi que les stratégies et solutions envisagées.

Les entretiens, enregistrés puis intégralement transcrits, ont été analysés selon la méthode d'analyse thématique proposée par Braun et Clarke (2006). Cette démarche a consisté en l'identification, le regroupement et l'organisation des principaux thèmes émergents autour de trois axes : les besoins en formation, les contraintes rencontrées dans le contexte actuel et les pistes d'amélioration suggérées par les participants. Certaines données issues de l'analyse qualitative ont ensuite été saisies et traitées à l'aide du tableur Excel en vue de produire des représentations graphiques synthétisant les principaux besoins en formation exprimés par les formateurs. 

Sur le plan éthique, l'étude a été conduite dans le respect des principes de confidentialité et de consentement libre et éclairé. Les données ont été traitées et présentées de manière anonyme afin de préserver l'identité des personnes interrogées. Les participants ont été préalablement informés des objectifs de l'étude, des modalités de leur participation ainsi que de leur droit de se retirer à tout moment, sans aucune conséquence.

2. Résultats

2.1. Gestion de classe à l’épreuve des contextes de crise

Lorsque nous analysons les discours des formateurs, ils font ressortir de manière récurrente la nécessité d'un climat sécurisé comme condition fondamentale à une gestion efficace de la classe. Ce besoin se révèle à travers l'expression d'une peur et d'une angoisse permanentes. En effet, nous assistons à une perturbation systématique des cours à la moindre alerte sécuritaire et par l'abandon des apprenants contraints au déplacement forcé. Comme l'illustre ce témoignage récurrent : « Il est difficile de retenir l'attention des apprenants qui craignent pour leur vie lorsqu'il y a un signal d'attaques dans le village ». Face à ces contraintes, les besoins spécifiques identifiés par les formateurs portent sur la maîtrise de stratégies de gestion des événements perturbateurs, capables de maintenir un climat d'apprentissage apaisé et sécurisant malgré l'instabilité. Dans cette perspective, le numérique apparaît comme un levier potentiel de continuité pédagogique en alphabétisation, en permettant d'assurer la poursuite des apprentissages à distance, de réduire l'exposition aux risques liés aux regroupements et de préserver le lien éducatif en période de crise.

2.2. Résilience pédagogique par le numérique : état des besoins en compétences de base des formateurs

            Lorsqu’une situation de crise sécuritaire prévaut dans une localité, la restriction de la mobilité et l'impossibilité de regrouper les apprenants compromettent la continuité des apprentissages. Dans ce contexte, les formateurs identifient l'usage des outils numériques tels que les smartphones, tablettes et radios communautaires constituent une alternative pertinente. Toutefois, un grand nombre d'entre les formateurs reconnaît une faible maîtrise de ces outils et manifeste un besoin pressant de formation spécifique, principalement en matière de conception de dispositifs d'apprentissage à distance. L’analyse des entretiens révèle une demande marquée pour l'acquisition de compétences techniques de base. 

            Les formateurs veulent développer une maîtrise opérationnelle des outils numériques, préalable indispensable à leur pratique pédagogique quotidienne. Cette maîtrise comprend non seulement l'utilisation fonctionnelle, mais également des compétences minimales en maintenance et en dépannage, afin de prévenir les interruptions des activités éducatives liées à des dysfonctionnements techniques. Le témoignage suivant montre avec acuité ce rapport ambivalent au numérique, entre motivation et sentiment de dépossession :

« pour dire vrai, personnellement je me sens très souvent dépassé par la technologie. Je possède un téléphone Android, mais je ne connais que les fonctions de base : appeler, envoyer un message, et parfois prendre une photo. On nous parle d'applications éducatives, de Google meet ou de Google Forms, mais ce sont des choses que je n’ai jamais apprises à utiliser. Il est important que je reçoive une formation sur l’ensemble des étapes d’utilisation de ces applications afin de pouvoir parfaire notre travail de formateur. Face à un problème technique comme par exemple une application qui ne s’ouvre plus ou un fichier qu’on ne retrouve pas, je ne sais pas comment faire pour m’en sortir car c’est compliqué pour moi.  Nous les formateurs en alphabétisation, nous avons besoin d’une formation vraiment basique, pas avec des mots compliqués, mais avec des exemples concrets qui partent de notre niveau.  Je ne suis pas seul dans cette situation car beaucoup d’autres formateurs sont dans la même situation que moi. On est motivés, mais on a besoin formation pour se sentir à l’aise avec ces outils. ». Entretien du 10 septembre 2023.

Ce témoignage met en évidence la nécessité d'un dispositif de formation gradué, contextualisé et ancré dans les pratiques réelles des formateurs. Il révèle que si la motivation à l'appropriation du numérique est manifeste, l'absence d'un accompagnement pratique et adapté constitue un frein majeur à l'autonomisation numérique et, par extension, à la résilience du système d'alphabétisation en situation de crise.

2.2. Besoins en compétences de diffusion numérique de contenu pédagogique

En plus de la maîtrise technique des outils, les formateurs ont exprimé d’autres besoins, notamment celui marqué en matière de création et de diffusion de contenus pédagogiques numériques. Ce besoin servira à développer leur capacité à concevoir des supports adaptés au profil des apprenants en alphabétisation, ce sont entre autres : des enregistrements audios, des capsules vidéo courtes, des documents PDF simplifiés ou encore des quiz interactifs. L'acquisition de cette compétence a pour objectif de diversifier les différents canaux d'apprentissage et à consolider la continuité pédagogique à distance dans ce contexte de crise sécuritaire. Cette exigence concerne principalement l'aptitude à produire des ressources sobres, contextualisées et facilement diffusable via des canaux à faible connectivité. Le contenu de l’entretien ci-dessous réalisé avec un formateur illustre cette demande de savoir-faire opérationnel :

« je ne sais pas créer du contenu numérique adapté au public d’apprenant.  Il faut reconnaitre que les documents classiques ne sont pas toujours efficaces et nos apprenants d’ailleurs ne sont pas toujours à l’aise avec ce type de documents. En alphabétisation, dans la phase d’anticipation, il faut partir d’un support qui est authentique, donc moi, j’aimerais apprendre à faire des petites vidéos, même avec mon téléphone, pour expliquer des choses simples, comme les sons ou l’écriture des lettres. Mais je ne sais pas comment filmer, comment couper une vidéo. Pareil pour les enregistrements audios. Je voudrais pouvoir faire des leçons que les apprenants peuvent écouter à la maison, mais je n’ai aucune idée de comment enregistrer, ni comment compresser un fichier pour qu’il passe facilement par WhatsApp ou Bluetooth. Pour les documents PDF, on m’a dit qu’on peut les créer même avec un téléphone, mais je n’ai jamais appris comment faire. Ce serait bien aussi d’apprendre à rendre ces documents interactifs, par exemple en ajoutant des questions, des images, ou des petits exercices. Ce genre de formation nous aiderait vraiment à moderniser nos pratiques, surtout quand on ne peut pas toujours se déplacer. ».

Ce témoignage nous montre que la conception de contenus numériques simples et pertinents d’un point de vue pédagogique constitue un défi persistant pour l’ensemble des formateurs, tout en révélant leur intérêt attaché au format dans les versions audio et vidéo, jugés plus adaptés aux besoins du public en alphabétisation. 

2.4. Besoins portant sur la gestion des plateformes d’apprentissage à distance

L’analyse des données révèlent également que les formateurs expriment leur besoin de renforcement de capacités en matière de gestion des environnements d'apprentissage à distance. Ils désirent acquérir des compétences nécessaires pour une meilleur organisation et une bonne animation de sessions synchrones, à travers la visioconférence, avec une possibilité de suivre la participation et l’évolution des apprenants. Au-delà de la maîtrise instrumentale, l’objectif est de parvenir à concilier l'enseignement à distance avec le maintien de l'engagement et de la motivation des apprenants dans un contexte de crise sécuritaire. Un formateur lors de l’entretien illustre les difficultés rencontrées dans l’utilisation des outils de formation à distance :

« Si vous vous rappelez au Burkina Faso pendant la COVID 19, grâce aux TIC on a continué les cours dans l’enseignement primaire, cela aussi pouvait se faire en alphabétisation si nous avions reçu des formations. Au Burkina Faso le taux d’analphabétisme est assez élevé et il faut qu’on mette l’accent sur la formation des acteurs que nous sommes dans le domaine de la formation en ligne. Nous avons des gens qui utilise Zoom, ou Google Meet, mais nous n’avons pas de compétence dans l’utilisation de ces applications. La première fois que j’ai essayé de me connecter à une visioconférence, j’ai passé plus de 30 minutes à chercher le lien, et je n’arrivais pas à activer le micro. Finalement, j’ai abandonné. Et puis, comment faire un cours à distance pour des apprenants qui n’ont pas toujours d’internet, ou qui ne savent pas lire ? Il faut adapter notre façon d’enseigner, utiliser plus d’oral, plus d’images, mais pour ça, on a besoin de formation. Et même si on fait une classe WhatsApp, il faut savoir organiser les messages, envoyer des fichiers sans que ça soit confus, animer un groupe, poser des questions. Ce n’est pas facile. On a besoin de temps et d’outils pour nous former à ça, parce que sinon, on finit par revenir aux anciennes méthodes. ».

Ce récit révèle un double besoin : maîtriser les outils techniques de formation à distance, mais aussi adopter une nouvelle posture pédagogique, mieux adaptée à l’enseignement en ligne et aux réalités des apprenants éloignés.

Conclusion

Cette étude a permis de mettre à nu les besoins en formation spécifiques ressentis par les formateurs en alphabétisation au Burkina Faso dans un contexte de crise sécuritaire persistante. Les résultats montrent que la crise sécuritaire agit comme un catalyseur de la transformation du métier de formateur en alphabétisation. En effet, la plupart des zones d’intervention des formateurs sont inaccessibles du fait de la menace terroriste et des barrières de sécurité. Certains se sont vus contraints suspendre, voire abandonner les sessions d’apprentissage. Ce climat d’insécurité constitue en outre un obstacle pour les formateurs eux-mêmes exposés à des dangers individuels.

Pour ce volet numérique, les résultats révèlent un paradoxe structurant : alors même que les outils numériques tels que les smartphones, plateformes de visioconférence, messageries instantanées sont vus comme des alternatives judicieuses à la restriction de mobilité pour fait de crise, leur appropriation demeure problématique par une faible littératie numérique, l'absence de formation pratique contextualisée et le manque d'équipements. Dans ce contexte, les formateurs ont exprimé un besoin gradué, allant de la maîtrise fonctionnelle de base à la capacité de créer et diffuser des contenus multimodaux sobres, puis à la gestion de dispositifs d'apprentissage hybrides. 

Bibliographie

BAKARY, M. (2018). La prise en compte des réalités culturelles dans l’éducation en contexte de crise. Revue Internationale de Pédagogie, 35(2), 45-62.

DIAGBOUGA A. (2019). Contribution des TIC à l’orientation scolaire et professionnelle : cas des nouveaux bacheliers affectés à l’université Norbert ZONGO. (Mémoire de conseiller d’orientation scolaire et professionnelle). ENS/K ; 1vol. (93f).

DENIS, H. (1987). Technologie et société. Essai d'analyse systémique. Montréal : Edition de l’École Polytechnique.

POUDIOUGO W. D. (2025). Alphabétisation et crise sécuritaire au Burkina Faso : analyse des besoins ressentis par les formateurs dans les provinces du yatenga et du zondoma. Annales de l’Université Joseph Ki-Zerbo, Nouvelle série volume ,038, Série A Lettres, Sciences Humaines et Sociales, ISSN : 2424-7529, Presse Universitaire, pp : 39-50

SANOU, B. (2012). La question de l'utilisation du téléphone portable par les élèves. Cas des établissements d'enseignement post- primaire et secondaire de la commune de Banfora au Burkina Faso (Mémoire de fin de formation à l’emploi de conseiller d'éducation). Université de Koudougou, ENS/K. 1vol. (86f).

SOMMA, L. (2023). Le partenariat linguistique (Fulfulde-Français) dans l'alphabétisation au Burkina Faso : Analyse des pratiques. Djiboul, Revue scientifique des Arts-Communication, Lettres, Sciences Humaines et Sociales, pp.150-163.

ST-ESU. (2023). Rapport statistique mensuel de données de l'éducation en situation d'urgence. Ouagadougou: MENAPLN.

Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique : POUDIOUGO W. D. (2025). Alphabétisation et crise sécuritaire au Burkina Faso : analyse des besoins ressentis par les formateurs dans les provinces du yatenga et du zondoma. Annales de l’Université Joseph Ki-Zerbo, Nouvelle série volume ,038, Série A Lettres, Sciences Humaines et Sociales, ISSN : 2424-7529, Presse Universitaire, pp : 39-50