LINGANI Oumar
INSS/CNRST Burkina Faso
Introduction
Les pays africains, notamment le Burkina Faso, s’efforcent de transformer leurs systèmes éducatifs en véritables moteurs de développement durable. Toutefois, la diversité linguistique pose un défi majeur pour garantir un enseignement de qualité. L’enseignement bilingue, qui vise à intégrer les langues nationales et le français, est de plus en plus reconnu comme une solution pour améliorer les performances scolaires et réduire les inégalités d’accès à l’éducation. Cette étude s’interroge sur la contribution de l’enseignement bilingue à l’équité éducative en posant la question suivante : « Comment l’enseignement bilingue contribue-t-il à la réduction des inégalités d’accès à l’éducation ? »
L’hypothèse principale soutient que l’enseignement bilingue améliore l’accès à une éducation de qualité pour les élèves issus de milieux linguistiquement minorisés. Deux hypothèses secondaires sont également développées : la valorisation des langues locales favorise l’inclusion sociale, et l’absence de ressources pédagogiques adaptées ainsi qu’une formation insuffisante des enseignants limitent l’efficacité du système. Le présent article de vulgarisation tire sa substance de l’article scientifique n°42 (janvier – juin 2026) paru dans la revue Sciences et Technique.
1. Théories de référence et concepts
Cette recherche s’appuie sur deux théories principales. La première est celle du capital linguistique, proposée par Pierre Bourdieu (1982). Selon Bourdieu, la langue est un capital symbolique dont la valeur varie en fonction des contextes sociaux. À l’école, ce capital favorise souvent les élèves issus de milieux privilégiés, créant ainsi une violence symbolique pour ceux dont la langue maternelle est dévaluée. Dans certaines régions, les langues parlées à la maison ne correspondent pas à celles enseignées à l’école, entraînant des inégalités dès les premiers apprentissages. L’enseignement bilingue émerge ici comme une solution, permettant aux enfants de valoriser leurs compétences et de renforcer leur confiance en soi.
La deuxième théorie, celle de Tove Skutnabb-Kangas (2000), adopte une approche sociolinguistique critique, soulignant les rapports de pouvoir et d’exclusion associés aux langues. L’enseignement bilingue peut réduire ces inégalités en valorisant les langues locales, et en contribuant à une éducation inclusive où chaque identité linguistique trouve sa place.
Trois concepts clés émergent de nos théories : la violence symbolique, l’habitus linguistique et le linguicide. La violence symbolique, selon Bourdieu, désigne une domination subtile exercée par des normes linguistiques qui favorisent un groupe social. L’habitus linguistique se développe dès l’enfance, définissant ce qui est perçu comme légitime en matière de langue. Par exemple, un élève d’un milieu valorisant une langue locale peut être en décalage avec les attentes scolaires centrées sur une langue officielle comme le français. Le linguicide, quant à lui, désigne la disparition progressive d’une langue et les dynamiques qui y contribuent, incluant la perte de transmission intergénérationnelle et la marginalisation dans l’éducation.
Ces concepts montrent que l’enseignement bilingue, en respectant les langues des élèves, peut être un levier de justice linguistique et contribuer à réduire les inégalités éducatives.
2. Méthodologie
L’étude a été réalisée dans les villes de Ouagadougou, Kombissiri et Bobo-Dioulasso, où se trouvent des établissements bilingues. Pour garantir l’éthique, chaque participant a reçu un code d’identification. Deux méthodes d’échantillonnage ont été utilisées : la technique par boule de neige pour les parents d’élèves et un échantillonnage par jugement pour les enseignants. Au total, quarante participants ont été inclus, comprenant vingt enseignants, pour qui un questionnaire a été administré, et dix élèves ainsi que dix parents, interrogés à l’aide de guides d’entretien semi-directifs. Ces outils ont permis de saisir les effets de l’enseignement bilingue et les expériences des acteurs face aux inégalités scolaires
3. Analyse des résultats
L’analyse des résultats repose sur un échantillon d’enseignants, de parents et d’élèves. Nous examinerons d’abord les résultats du questionnaire destiné aux enseignants, suivi des réponses des parents et des élèves.
3.1. Résultats du questionnaire auprès des enseignants
Un questionnaire a été administré à vingt enseignants répartis sur trois localités. L’analyse des résultats met en lumière plusieurs aspects.
3.1.1. Accès aux écoles bilingues
Nous avons exploré comment les enfants accèdent aux écoles bilingues et les raisons qui poussent les familles à choisir ce type d’établissement. Les résultats montrent une situation contrastée en matière d’accès et de motivations. Tous les enseignants interrogés indiquent que le recrutement est la seule voie d’entrée, ce qui souligne que l’accès aux écoles bilingues n’est ni généralisé ni automatique. Cela révèle que l’enseignement bilingue est encore perçu comme une filière spécifique et alternative, plutôt que comme une composante normale de l’offre scolaire.
3.1.2. Motivations des inscriptions dans les écoles bilingues
Selon les enseignants, les raisons pour lesquelles les parents choisissent d’inscrire leurs enfants dans des écoles bilingues sont multiples. Parmi les vingt enseignants interrogés, neuf estiment que l’échec d’intégration dans le système classique conduit les enfants vers les écoles bilingues. Ils justifient cela en indiquant que « lorsqu’un enfant est exclu, ses parents l’orientent vers nous » (E3) et que « l’accès aux écoles classiques est difficile » (E1).
Sept enseignants mentionnent que l’âge tardif d’inscription incite les parents à se tourner vers les écoles bilingues, citant des cas d’enfants non inscrits dans le système classique (E2). Cela risque de stigmatiser l’enseignement bilingue comme un parcours marginal. Quatre enseignants, en revanche, affirment que certains parents choisissent les écoles bilingues par préférence, estimant que « les résultats y sont meilleurs » (E8).
En résumé, la plupart des enseignants pensent que les parents choisissent l’enseignement bilingue à contrecœur, en raison de craintes sur l’impact de l’enseignement en langue nationale sur l’apprentissage du français, perçu comme essentiel pour un meilleur avenir.
3.1.3. Formation continue et dotation en matériel pédagogique
Les résultats montrent que tous les enseignants interrogés n’ont pas accès à une formation continue, et 75 % des élèves ne sont pas satisfaits du matériel pédagogique. Ce manque de formation et de ressources nuit à l’efficacité de l’enseignement bilingue, exacerbant les inégalités scolaires. Les enseignants doivent gérer deux langues d’enseignement, et l’absence de formation régulière limite leurs compétences (Benson, 2005 ; Ball, 2011).
Par ailleurs, la disponibilité inégale des ressources pédagogiques constitue une injustice, car seuls cinq enseignants se disent suffisamment dotés. La réussite d’un système bilingue dépend de bonnes infrastructures pédagogiques, telles que des manuels adaptés et des outils d’évaluation (Ouane et Glanz, 2011).
3.2. Analyse des résultats des entretiens avec les élèves et les parents
Cette étude a permis de réaliser des entretiens avec une dizaine d’élèves issus de minorités linguistiques et dix parents d’élèves.
3.2.1. Résultats des entretiens avec les parents
Lorsqu’on leur a demandé si l’enseignement bilingue rend l’école plus accessible aux enfants de milieux modestes, deux perspectives ont émergé.
Un parent a souligné l’efficacité de l’enseignement bilingue comme un levier d’inclusion, affirmant que « l’utilisation des langues locales facilite la compréhension et encourage l’engagement des élèves » (PAR1). Un autre parent a noté que cette approche compense souvent le manque d’accompagnement à la maison, ce qui en fait un facteur d’égalité des chances (PAR3).
En revanche, un troisième parent a exprimé des réserves, reconnaissant les avancées du bilinguisme tout en insistant sur la nécessité de ressources adéquates pour assurer son efficacité (PAR9). Il a averti que sans ces ressources, le bilinguisme pourrait n’avoir qu’un impact limité sur les inégalités scolaires, une position soutenue par des chercheurs comme Benson (2005) et Ouane et Glanz (2011).
Concernant la question des chances de réussite des enfants dans un système bilingue, les parents ont des opinions variées. Un parent optimiste a souligné que l’apprentissage dans une langue familière favorise la confiance et la participation en classe, corroborant des études qui montrent que l’enseignement dans la langue maternelle améliore les résultats (Benson, 2005 ; Ball, 2011). Cependant, pour que le bilinguisme soit efficace, des conditions telles que la formation continue des enseignants et l’implication communautaire sont essentielles, comme l’a noté un autre parent.
3.2.2. Résultats des entretiens avec les élèves
Nous avons demandé aux élèves mooréophones et dioulaphones s’ils apprenaient facilement en classe sans parler le mooré ou le dioula à la maison.
Un premier élève a répondu qu’il comprenait mieux maintenant grâce à l’aide des enseignants, qui alternent entre le mooré et le français. Cela montre que les méthodes d’enseignement inclusives peuvent aider les élèves à surmonter les barrières linguistiques (Benson, 2005 ; Ball, 2011).
À l’inverse, un second élève a exprimé des difficultés, précisant qu’il ne comprenait pas toujours le contenu enseigné. Ce témoignage met en évidence le risque d’exclusion linguistique, soulignant que l’absence de soutien adéquat lors de l’introduction d’une langue nationale peut aggraver les inégalités (Ouane & Glanz, 2011).
4. Discussion des résultats
Cette section présente l’interprétation des résultats, la vérification des hypothèses et des recommandations.
4.1. Interprétation des résultats
Les résultats indiquent que l’enseignement bilingue peut réduire les inégalités d’accès à l’éducation, mais son efficacité dépend des conditions de mise en œuvre. L’accès aux écoles bilingues est inégal, en particulier entre les zones urbaines et rurales. Comme l’indiquent Ouane et Glanz (2011), l’efficacité des programmes dépend de leur adéquation avec les réalités locales. Dans certaines régions, ces écoles offrent de réelles opportunités aux enfants de milieux modestes, souvent freinés par les barrières linguistiques.
Concernant l’égalité des chances, de nombreux parents et enseignants confirment que l’apprentissage dans la langue maternelle favorise la compréhension et l’engagement, améliorant ainsi la réussite scolaire (Benson, 2005). Toutefois, certains témoignages révèlent que tous les enfants ne bénéficient pas d’égalité, surtout si leur langue maternelle n’est pas celle de l’enseignement (Skutnabb-Kangas, 2000). Cela souligne que l’usage exclusif d’une langue dominante peut marginaliser certains élèves.
En résumé, bien que l’enseignement bilingue soit accessible, il ne garantit pas l’égalité des résultats. Comme le souligne Bourdieu (1982), les inégalités scolaires peuvent persister si les dispositifs ne sont pas adaptés aux contextes sociolinguistiques des apprenants. Il est donc crucial de se concentrer sur la formation des enseignants et la disponibilité des ressources.
4.2. Vérification des hypothèses de recherche
L’étude teste deux hypothèses secondaires issues d’une hypothèse principale. La première stipule que « la valorisation des langues locales dans l’enseignement bilingue favorise l’inclusion sociale et scolaire des élèves défavorisés ». Les résultats soutiennent cette hypothèse : les enseignants constatent une amélioration de l’engagement des élèves ne maîtrisant pas la langue locale. Cela s’aligne avec l’idée de Bourdieu (1982) sur la violence symbolique liée à la non-reconnaissance des langues.
La deuxième hypothèse propose que « l’absence de ressources pédagogiques adaptées et la faible formation des enseignants nuisent à l’efficacité de l’enseignement bilingue ». Cette hypothèse est étayée par les résultats, qui indiquent un manque de formation et de ressources, rendant difficile la concurrence avec les écoles classiques. Si ces conditions ne sont pas remplies, l’enseignement bilingue risque de créer des inégalités supplémentaires.
Ainsi, l’hypothèse principale selon laquelle « l’enseignement bilingue améliore l’accès à une éducation de qualité pour les élèves issus de communautés minorisées » est confirmée.
4.3. Recommandations
Des recommandations sont nécessaires pour aborder les insuffisances identifiées :
- Politiques linguistiques inclusives : Mettre en œuvre des politiques qui reconnaissent et valorisent les langues locales est essentiel pour garantir une éducation équitable et culturellement adaptée.
- Formation des enseignants et matériel pédagogique : Investir dans la formation continue des enseignants et le développement de matériel pédagogique bilingue est crucial pour assurer le succès des programmes bilingues.
- Implication des communautés locales : Impliquer les communautés dans la conception et la mise en œuvre des programmes éducatifs favorise l’acceptation sociale des langues locales et renforce l’engagement autour de la réussite des enfants.
Ces actions doivent être mises en œuvre pour garantir que l’enseignement bilingue devienne un véritable levier d’équité et de réussite.
Conclusion
L’étude conclut que l’enseignement bilingue, lorsqu’il est mis en œuvre de manière adéquate, peut être un levier puissant pour l’inclusion scolaire et la réduction des inégalités. Cependant, des défis persistent concernant les ressources, la formation des enseignants et la reconnaissance des langues locales. Pour réaliser le potentiel de l’enseignement bilingue, il est impératif de développer des politiques inclusives et de mobiliser les communautés autour de ces initiatives.
Références bibliographiques
Ball Jessica (2011). Enhancing learning of children from diverse language backgrounds: Mother tongue-based bilingual or multilingual education in the early years. Paris: UNESCO.
Benson Carol (2005). The importance of mother tongue-based schooling for educational quality. Commissioned Study for EFA Global Monitoring Report 2005, UNESCO.
Bourdieu Pierre (1982). Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques. Paris :Fayard
Ouane Adama et Glanz Christine, 2011, Optimiser l'apprentissage, l'éducation et l'édition en Afrique: le facteur langue; étude bilan sur la théorie et la pratique de l'enseignement en langue maternelle et l'éducation bilingue en Afrique subsaharienne, Institut de l'UNESCO pour l'apprentissage tout au long de la vie, Association pour le développement de l'éducation en Afrique
Skutnabb-Kangas Tove (2000). Linguistic Genocide in Education – or Worldwide Diversity and Human Rights? New Delhi: Orient BlackSwan.