Bilinguisme de transfert et évaluation des compétences en rédaction dans les écoles de la région de Oubri

Submitted by RedacteurenChef on Tue 01/09/2026 - 08:40

 

Yamnékré Marguérite OUEDRAOGO

Université Norbert ZONGO (UNZ)

ouedraogomarguerite1@gmail.com

Oumar LINGANI

CNRST/INSS

olingani@yahoo.fr

Introduction

Au Burkina Faso, l’éducation bilingue est une composante clé des politiques éducatives, visant à revaloriser les langues nationales souvent négligées. Les écoles bilingues intègrent ces langues dans l’enseignement, facilitant ainsi l’apprentissage des élèves. Le bilinguisme de transfert privilégie l’enseignement dans la langue maternelle de l’enfant avant d’introduire progressivement le français. Plusieurs écoles de la région de Oubri adoptent cette méthode pour améliorer les compétences scolaires.

Dans ces établissements, la rédaction est essentielle au développement des compétences linguistiques, car elle favorise l’expression écrite et renforce la maîtrise des langues d’enseignement. Cependant, de nombreux élèves rencontrent encore des difficultés en production écrite, notamment en français. Il est donc crucial d’évaluer leurs acquis en rédaction pour mesurer l’efficacité de cette approche pédagogique.

Cette étude vise à répondre à la question suivante : le bilinguisme de transfert améliore-t-il les compétences rédactionnelles des élèves des écoles bilingues de la région de Oubri ? Nous formulons l’hypothèse que cette approche améliore les performances rédactionnelles. L’objectif est d’analyser la performance des élèves en rédaction et d’identifier l’impact du bilinguisme de transfert sur leurs compétences.

1. Contexte de l’étude

Les États-généraux de l’éducation, selon N. Nikiema (1994, p. 25) soulignent le faible rendement scolaire dans l’éducation de base formelle, indiquant un « rendement interne du système resté faible » quel que soit l’indicateur, avec des taux de redoublement, d’abandon et d’exclusion préoccupants. Pour remédier à cette situation, l’expérimentation des langues nationales dans le système éducatif a été mise en place.

L’éducation bilingue rencontre des résistances, bien que le Burkina Faso ait adopté depuis 1994 une politique linguistique axée sur la valorisation des langues nationales. Cette politique vise à améliorer la qualité de l’enseignement, conformément aux objectifs de l’éducation pour tous. Malgré les préjugés selon lesquels seules les langues officielles garantissent l’ascension sociale et économique, nous soutenons que le bilinguisme n’est pas un obstacle.

Nous contestons l’idée que l’apprentissage des langues nationales retarde l’accès aux sciences et aux technologies. Dans le cadre du bilinguisme de transfert, le retrait progressif de la langue nationale peut mener à un semilinguisme, comme l’indique Ilboudo (2018). Cela signifie que l’individu ne maîtrise pas correctement l’une ou l’autre de ses langues, ce qui peut entraîner des désavantages cognitifs. Cette perspective du bilinguisme soustractif contribue à l’émergence du bilinguisme additif.

2. Revue de la littérature
Le bilinguisme fait référence à la capacité d’utiliser deux langues dans des contextes variés. Dans les écoles burkinabées, le bilinguisme de transfert implique l’utilisation de la langue nationale comme langue d’apprentissage avant d’introduire progressivement le français. Des recherches montrent que l’apprentissage de la langue maternelle améliore la compréhension des contenus enseignés. La théorie du transfert linguistique stipule que les compétences acquises dans une langue peuvent être transférées à une autre.

O. Lingani (2015) soutient que le français doit compléter les langues nationales pour favoriser un meilleur apprentissage. De son côté, J. Cummins (1981) souligne que le bilinguisme développe des compétences métalinguistiques, tout en mettant en garde contre les transferts négatifs pouvant survenir entre langues très différentes. Il insiste également sur l’inadéquation des tests standardisés pour évaluer les compétences des élèves bilingues, notant qu’un élève maîtrisant le moore peut réinvestir cette compétence en rédaction française.

S. D. Krashen (1993) critique l’éducation bilingue en affirmant que les élèves doivent d’abord maîtriser leur langue maternelle avant d’introduire une seconde langue, avertissant que des ressources excessives pour une langue seconde pourraient nuire à leur développement global. Il insiste également sur l’importance d’un input compréhensible.

Des études au Burkina Faso montrent que l’utilisation des langues nationales améliore les performances scolaires. N. Nikiema (2000) souligne que les élèves des écoles bilingues développent de meilleures capacités de compréhension et d’expression grâce à ces langues. La rédaction, qui mobilise des compétences linguistiques, cognitives et organisationnelles, joue un rôle clé dans le développement des compétences de communication.

3. Cadre théorique
Cet article explore deux théories : l’hypothèse de l’interdépendance linguistique de J. Cummins (1981) et la théorie de l’évaluation critériée de R. Gagné (1985). En effet, l’hypothèse de l’interdépendance linguistique postule que la compétence en langue seconde (L2) dépend de celle acquise en langue maternelle (L1), et vice versa. Les compétences cognitives et académiques sont donc transférables entre les langues. L’évaluation des compétences bilingues doit tenir compte de cette interdépendance. Inspirés par cette théorie, nous évaluerons les compétences des apprenants en intégrant des tâches dans les deux langues pour mesurer à la fois la communication et les compétences cognitives.

Quant à la théorie de l’évaluation critériée, elle consiste à établir des critères de réussite clairement définis et communiqués aux apprenants. Contrairement à l’évaluation traditionnelle, elle se concentre sur les compétences spécifiques des élèves selon des critères prédéfinis. J-P.Resweber (2011) souligne que cette approche facilite la clarté et la compréhension des objectifs d’apprentissage, permettant aux enseignants de mieux orienter les étudiants vers la réussite.

4. Méthodologie

Cette étude a été réalisée dans des écoles bilingues de la région de Oubri, en sélectionnant dix établissements utilisant le bilinguisme de transfert. La population cible se compose de 100 apprenants, comprenant 10 élèves de la classe de cinquième année bilingue, équivalente à la classe de CM2. Les 10 premiers élèves de chaque classe ont été choisis pour participer.

Nous avons également interrogé les enseignants pour recueillir leurs avis sur l’utilisation des deux langues dans l’enseignement. L’étude adopte une approche quantitative et analytique, avec des données collectées à partir des résultats scolaires des apprenants. Les indicateurs statistiques utilisés pour l’analyse incluent la moyenne, le mode, la médiane, le minimum, le maximum et l’écart-type, permettant d’évaluer les performances rédactionnelles et l’homogénéité des résultats.

Le corpus d’évaluation est en français et en mooré :
Corpus I : Rédaction
Sujet : Un déplacé interne est venu chez vous demander l’hospitalité. Quelle a été la réaction de tes parents ? Et toi, quelle était ta réaction ?

Corpus II : Tags-n-gʋlsga
Koe-Zugu : zoet a ye n wa yãmb zakẽ wã n kot tɩ y rɛɛga sãando. Gʋls n togs f baabarãmbã manesem. Gʋls n togs fo me manesem.

Chaque apprenant doit traiter le sujet dans les deux langues.

5. Présentation et analyse des résultats

Les résultats de l’évaluation en rédaction en moore et en français révèlent que les moyennes des notes obtenues en rédaction dans les classes utilisant le bilinguisme de transfert varient entre 4,32 et 4,40. Le mode et la médiane étant tous deux égaux à 4 dans les deux langues, cela indique une certaine stabilité dans les performances des apprenants. Les notes minimales observées sont de 2, tandis que les notes maximales atteignent 8, ce qui démontre des différences de niveau entre les élèves.

De plus, les écarts-types, relativement faibles, oscillent entre 1,09 et 1,16, signalant une homogénéité des résultats parmi les apprenants en bilinguisme de transfert. Cela signifie que les performances des élèves sont assez similaires les unes aux autres.
L’analyse des productions écrites révèle que les apprenants en bilinguisme de transfert développent progressivement leurs compétences en organisation des idées, construction de phrases et compréhension des consignes de rédaction. Les résultats montrent des performances comparables en rédaction, tant en français qu’en moore. Les moyennes similaires, les médianes identiques et les faibles écarts-types suggèrent que les élèves acquièrent des compétences rédactionnelles équivalentes dans les deux langues.

Ces résultats indiquent que le bilinguisme de transfert favorise l’équilibre des compétences rédactionnelles et pourrait légèrement renforcer la performance en langue nationale, servant de base pour faciliter le transfert de ces compétences vers le français. Les enseignants interrogés confirment que l’utilisation du moore aide à la compréhension des leçons et permet aux élèves d’exprimer leurs idées plus clairement avant de les traduire en français.

6. Discussion

Les résultats obtenus confirment l’hypothèse selon laquelle le bilinguisme de transfert améliore les compétences rédactionnelles des apprenants. L’utilisation du moore comme langue d’apprentissage permet une meilleure compréhension des notions enseignées et favorise le développement progressif de l’expression écrite en français. L’homogénéité des résultats indique que cette approche réduit les écarts entre les apprenants, car ils apprennent d’abord dans une langue qu’ils maîtrisent avant de passer au français.

Ces résultats s’alignent avec les recherches qui montrent que l’utilisation des langues nationales favorise la réussite scolaire et améliore les apprentissages. Ils permettent également d’interpréter les performances des apprenants à travers l’évaluation critériée de Gagné et la théorie de l’interdépendance linguistique de J. Cummins.

L’évaluation critériée mesure les apprentissages en fonction d’objectifs précis, et les résultats montrent que la majorité des apprenants atteignent un niveau stable en rédaction. Avec un mode et une médiane de 4, les compétences en production écrite sont maîtrisées par de nombreux élèves, et les faibles écarts-types témoignent d’une progression homogène, soulignant l’efficacité du bilinguisme de transfert.

La théorie de l’interdépendance linguistique affirme que les compétences acquises dans une langue peuvent être transférées à une autre. L’apprentissage de la rédaction en moore favorise donc le développement des compétences en français, comme le montrent les performances relativement proches dans les deux langues. Le moore, en tant que langue d’apprentissage, aide les élèves à organiser leurs idées et à structurer leurs phrases, compétences qui sont ensuite transférées à la rédaction en français.

Les résultats homogènes dans les deux langues montrent que les compétences linguistiques ne se développent pas isolément ; les acquis en moore renforcent les apprentissages en français. Cela illustre le principe selon lequel les compétences développées dans la langue maternelle facilitent l’apprentissage de la langue seconde.

Cependant, malgré ces résultats positifs, les moyennes restent inférieures aux attentes, indiquant que des difficultés persistent, telles que le manque de pratique régulière en expression écrite, l’insuffisance des supports pédagogiques bilingues et le niveau de formation des enseignants.

En conclusion, l’analyse des résultats, à travers l’évaluation critériée de R. Gagné et l’interdépendance linguistique de J. Cummins, montre que le bilinguisme de transfert favorise le développement des compétences rédactionnelles. L’utilisation complémentaire du moore et du français est donc un facteur clé pour améliorer les acquis en rédaction dans les écoles bilingues.

7.Perspectives
Pour améliorer les compétences en rédaction dans les écoles bilingues, plusieurs actions peuvent être envisagées. Il est essentiel de renforcer la formation continue des enseignants sur les techniques de rédaction et le transfert linguistique. Les autorités éducatives devraient également fournir des manuels bilingues adaptés aux réalités linguistiques des élèves. De plus, les enseignants doivent encourager des activités d’expression écrite régulières pour développer les compétences rédactionnelles. Enfin, des recherches supplémentaires pourraient explorer l’impact du bilinguisme de transfert dans d’autres matières, comme les mathématiques et les sciences.

Conclusion
Cette étude visait à évaluer les compétences en rédaction dans le cadre du bilinguisme de transfert dans les écoles bilingues de la région de Oubri. Les résultats indiquent que cette approche pédagogique améliore les performances des apprenants. Les moyennes satisfaisantes et les faibles écarts-types observés témoignent d’une amélioration des acquis et d’une certaine homogénéité des performances. Le bilinguisme de transfert se révèle donc être une stratégie efficace pour renforcer les compétences rédactionnelles. Il est nécessaire de renforcer la formation des enseignants, d’élaborer davantage de supports pédagogiques bilingues et d’augmenter les activités de rédaction pour optimiser les performances des élèves. Le présent article est issu de l’article scientifique paru dans la septième parution de la revue REBUSS (2026).

Références bibliographiques

CUMMINS, J. (1981). The role of primary language development in promoting educational success for language minority students. In California State Department of Education (Ed.), Schooling and language minority students: A theoretical framework (pp. 3-49). Sacramento: California State Department of Education.

GAGNÉ, M. R. (1985). The conditions of learning and theory of instruction, 4eedition, New-York: Rinehart and Winston

ILBOUDO, P.T. (2018). Impact du bilinguisme scolaire sur l'efficacité interne des écoles primaires bilingues au Burkina Faso (Période 2005-2015). Koudougou.

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NIKIÉMA, N. (2000). « La scolarisation bilingue accélérée langue nationale-français comme alternative viable de l’éducation de base non formelle au Burkina Faso », Mélanges en l’honneur du professeur Coulibaly Bakary, Cahiers du CERLESHS, 2èmenuméro spécial (NIKIEMA, Norbert, éd.), Université de Ouagadougou, 123-156

NOYAU, C. (1999). Langues, acquisition et didactique :regards croisés sur le plurilinguisme. Paris : Didier Érudition

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RESWEBER Jean-Paul, 2011, Les pédagogies nouvelles : la pédagogie institutionnelle. Paris : PUF (Collection « Que sais-je ? »)