Les larmes d’une littérature en détresse, une brisure des jambes du souffle de la littérature à la recherche d’une page où habiter au milieu de la paperasse (littéraire) nationale, une rature, un cafouillage, etc., ce texte tourne le dos à ce que j’appelle roman ; on ouvre ce livre comme on tombe accidentellement dans la gueule d'un caniveau où coulent toutes les négligences littéraires : personnages légers dans leur scénographie (on dirait des marionnettes du FITMO qu’un narrateur homodiégétique aveugle utilise à sa guise pour combler les lacunes de sa vie sans sel), pauses sans poésie, scènes dialoguées mortes et ne prouvant rien d’autre que l’agonie d’un texte (trop) précoce (je me garde de vous dire ce que me suggère le chien tapi dans un coin de mon esprit : éjacula… précoce… pardonnez mon langage, compagnons de route, vous qui venez d’embarquer dans ce tricycle sans frein, pardonnez) : « Soudain je la vus [vis] venir vers moi. Mais c’était pour me livrer un message choquant, à la limite insultant. ―Moi : « Pourquoi as-tu mis du temps à l’intérieur ? » Et pour me répondre elle m’assomma avec son asphyxiante information. ―Claire : « Rien ! Will, j’ai demandé à monsieur Yané de me déposer à la maison. » ―Moi : « Quoi ! Ok ! Qui de nous deux t’a invitée ? » ―Claire : « C’est toi Will » (pp.41-42), etc., suit un alignement de traits dialogiques inutiles, aucune complexité narrative... et, comme pour nous enfoncer les os de son récit mort-né dans la gorge de l’esprit, à la fin de ce qui est appelé chapitre, il y a une leçon (de morale) à retenir, à la manière des petits contes ancestraux (à ne pas comparer qualitativement, bien évidemment) : « Leçon : Pour réussir tout projet de sa vie, il est nécessaire de se trouver une force, une idée ou une personne qui t'inspire à chaque fois que tu veux laisser tomber ton projet » (p.16), « Leçon : Quand vous n’êtes pas prêt pour commencer une activité donnée ne cédez pas à la tentation. Nous voyons que Will qui s’est laissé convaincre par ses amis a finalement décidé de se lancer dans une aventure amoureuse (…). Pour dire tout simplement [que] dans la vie, respectez les principes et les règles que vous vous fixez » (p.44), et ça continue dans le moralisme didactique et le discours pédagogique, proverbe par-ci proverbe par-là, quel exploit ! que c’est beau ! on se croirait en face d'un coach-perroquet en régression littéraire, ou de je ne sais quel ouvrage intitulé « Comment réussir son cursus scolaire… » ou « comment éviter l’amour en milieu scolaire » d’un vieux professeur retraité regrettant sa carrière : « Dans votre parcours scolaire [ne] négligez aucune matière. Retenez une chose la vie est faite de chiffres et de lettres. Nous sommes dans [un monde ?] où l'excellence est la chose la [plus] recherchée »(p.16) ; ça se voit, à travers les compléments de mots entre crochets et innombrables déchets grammaticaux, qu'il n'y a pas eu un sérieux travail de relecture-correction, ni de la part de l’auteur ni de la part de « l’éditeur » (questionnez ce mot, compagnons !) ; des leçons pour qui ? parce que le lecteur ne réfléchit pas ? des leçons, s’il y en a, c’est au lecteur de tirer son vin, de le boire ou de le verser dans ses latrines ; voilà un texte qui contemple sa propre pensée dans un miroir de banalité déconcertante comme le bouffon se chatouille et rit ; dans le fleuve sans poisson des Larmes d’un amour scolaire, le lecteur ne pense pas, il doit se goinfrer de la très grande sagesse de l'auteur, ou, si l'on veut, il porte le vide dans son crâne; disons-le sincèrement : il n’y a rien de « bandant » dans ce ramassis de phrases sans étincelle ; dans ce texte, insistons, les maladresses grouillent comme de petites grenouilles mortelles dans l'œil d'une flaque de morve coincée dans la gorge d'une route blessée qui n'a que des restes d'une poussière ancienne à offrir aux passants ; de quoi parle-t-il ? juste une histoire banale racontée comme une insulte adressée à la littérature : Will est admis au collège après son succès au CEP, il raconte qu’il pensait que le collège c’était la liberté, il avoue qu’il voulait être premier de sa classe, pendant les fêtes des congés, « la nuit venue, [le] voilà locataire du maquis du village », pendant les vacances, il va au champ, il refusait souvent d’y aller, « sa grand-mère [lui] faisait des cadeaux en nature et en espèce pour [l’]encourager à cultiver », après le BEPC, il dit qu’il était « féru de lecture, du voyage immobile (…) car, un bon littéraire doit avoir un bagage intellectuel consistant en lettres et surtout en culture générale » (on aurait aimé voir les manifestations de cette culture dans ce texte, hélas !), jusqu’en classe de seconde il ne s’intéressait pas aux filles, cependant, « [il eut] la chance de danser le zouk avec une camarade de classe. Et sans mensonge, cette danse réveilla en [lui] le sentiment d’amour, de sexe, pour la première fois dans [sa] vie (Will, fo ni Wendé ?), il tombe sur Claire, « Claire était claire de teint. Avec un joli et proéminent postérieur. Qu’[il] aime ça ! », Claire devient banalement (le mot revient plusieurs fois, remarquez) sa copine, elle le trompe avec son professeur monsieur Yané puis avec « un jeune sous-officier », à cause de la déception, il échoue à l’examen du Baccalauréat, ce sont des larmes d’un amour scolaire, on l’amène « voir un psychologue et un psychiatre pour des consultations » à Koudougou, il reprend l’examen l’année suivante et est admis à l’université, il est maintenant étudiant et fier et veut donner des « leçons » au monde ! ce n’est pas seulement l’ennui de l’histoire ou du sujet (« il n’y a pas de sujet stupide, il n’y a que des gens qui ne savent pas écrire à la mesure des sujets », dit Juan Asensio), le style —si l'on ose cet abus, dans le cas précis de ce texte, puisqu’il y en a pas en réalité—, est mécanique, sec ; voilà ce que tend à devenir la littérature burkinabè, ô compagnons, vous qui croyez encore à la littérature : un effet de mode, une plage récréative où traînent de plus en plus des fossoyeurs maladifs de l'essence même de la littérature ; j’observe souvent la démarche fantomatique de notre bâtarde de littérature et j’entends, comme des murmures démoniaques : « Hey, ami, tu vois ? Je suis écrivain, j'en ai pondu cinq, des livres, en un claquement de plume sans ovule dans le ventre » ; ce truc, une paralittérature ? ce serait encore une injure ; franchement, on peut l'appeler comme on veut (Le couinement d'un étudiant en dépression amoureuse ? bien trouvé, ce n’est pas mal, compagnon ! bravo !), mais il n'a pas une toute petite place à la marge de la paralittérature ; juste un filet inconséquent de plus qui pend sur le nez de la littérature, oui, appeler ce machin prématurément sorti du néant roman revient à creuser la tombe de la littérature où bientôt tout ce qui la définit sera enterré par le verbiage creux, la carence esthétique, et sur sa tombe, une flopée d’auteurs qui accordent plus de soins à leurs biographies sur les quatrièmes de couverture de leurs bouquins qu’à leurs contenus ; ce truc, je le tourne et le retourne, cherchant en vain un endroit où le caresser, par quelque bout que je le prends, l’éloge le plus sincère que je puisse faire est qu’en tant que « roman », sa qualité tend vers moins l’infini, où s’enfle de plus en plus le ronronnement de la médiocrité ; en vrai, il ne mérite pas mon coup de patte, je vous en parle uniquement pour qu’il vous serve d’exemple à fuir ; je vous le laisse, compagnons, lisez-le, et si jamais les migraines ne vous envoient pas chez un psychiatre et un psychologue à la même minute, alors, alors, vous aussi, amis compagnons, je vous craindrais comme l’herbe sèche tremble devant l’allumette ! chauffeur, je descends ! que je saute ?
Issouf COULIBALY,
Critique littéraire