Dr Yacouba CISSAO
Socio-anthropologue, Chercheur au CNRST/INSS
Introduction
Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié dans la Revue Africaine des Lettres, des Sciences Humaines et Sociales KURUKAN FUGA dans le cadre de recherches menées sur l’approvisionnement de la ville de Bobo-Dioulasso en légumes. Il aborde de façon spécifique la question du transport des légumes des espaces de production aux différents marchés et lieux de vente en ville. Au Burkina Faso, l’approvisionnement des villes en produits agricoles dans un contexte de croissance urbaine demeure une question cruciale. Dans le cas d’une ville comme Bobo-Dioulasso, capitale économique du Burkina Faso, les flux de légumes qui convergent vers cette ville à partir des villages environnants sont assez remarquables. L’un des pans importants de la chaîne d’approvisionnement en légumes demeure le transport pour lequel les moyens sont diversifiés. En matière de moyens de mobilité utilisés au Burkina Faso, les statistiques indiquent que 71,4% des ménages dans le milieu urbain utilisent la mobylette contre 45,5 % dans le milieu rural. Le tricycle est utilisé par 2,4% des ménages urbains contre 3% dans le milieu rural. Quant à la voiture, elle est utilisée par 8,8% des ménages urbains contre 0,9 % des ménages ruraux (INSD, 2022). Parmi ces moyens de déplacement, le tricycle apparait comme le plus récent dans le paysage (Khan Mohammad, 2016) et s’est répandu très rapidement dans le secteur du transport des biens (Sigué, 2022). Dans la ville de Bobo-Dioulasso, son usage pour le transport de personnes, malgré son interdiction, semble passer devant celui du transport des biens comme le montre une étude (Kanazoé, 2022). Dans les lignes qui suivent, nous montrerons comment les différents moyens de déplacement y compris le tricycle se déploient dans le secteur de l’approvisionnement en légumes tout en mettant en exergue les logiques qui sous-tendent l’usage des moyens respectifs par les acteurs.
1. Méthodologie
Cette étude a été réalisée selon une approche qualitative dans la commune de Bobo-Dioulasso au cours des années 2021 et 2022. En dehors de la ville de Bobo-Dioulasso, la collecte de données a été effectuée dans les villages de Bama, de Léguéma et de Kuinima. La population cible de l’étude était constituée des producteurs, transporteurs, chargeurs, vendeuses, consommateurs, etc. Une quarantaine de personnes ont été enquêtées dans les localités citées.
2. Résultats
2.1. Chauffeurs de Bama taxi : d’une génération à une autre
Depuis plusieurs décennies, les Bama taxi (Peugeot 504 avec 8 places assises) et les Baché (Peugeot 504 avec bâche) sont apparus dans le secteur du transport entre le village de Bama et la ville de Bobo-Dioulasso ou d’autres villages environnants. C’est par rapport donc à la position du village de Bama comme lieu de départ ou lieu de destination des véhicules de cette catégorie que l’appellation est apparue. Ces véhicules sont généralement modifiés pour pouvoir transporter le plus de personnes et de marchandises possibles. Ces véhicules étaient jadis utilisés pour le transport sur de longues distances. Ils reliaient d’une part les villes et les villages du Burkina entre eux, et d’autre part les localités du pays aux pays voisins comme la Côte d'Ivoire et le Mali. Avec l’apparition des compagnies de transport national et international utilisant des cars, les Peugeot 504 ont été confrontés à une concurrence face à laquelle elles ne pouvaient pas faire le poids. Elles se sont alors rabattues sur le transport urbain-rural sur des distances qui permettent plus ou moins plusieurs allers-retours de façon quotidienne. La fonction de Bama taxi répond ainsi à un besoin crucial de transport lié aux interdépendances entre villes et campagnes.
On remarque que beaucoup de chauffeurs qui atteignent généralement un âge avancé et qui faisaient parallèlement la production agricole, passent le relai à leurs enfants pour se consacrer uniquement à l’activité agricole. Il faut noter que beaucoup de chauffeurs de Bama taxi, jeunes comme âgés se consacrent plus à l’activité agricole en saison pluvieuse (Mai à Octobre) avant de reprendre pleinement leur activité de transport pendant la saison sèche (Novembre à mi-Mai) qui correspond à la période de forte production de légumes.
Les chauffeurs de Bama taxi ont une trajectoire classique. En effet, nul n’est chauffeur de Bama taxi s’il n’a été auparavant « apprenti » :
« Je conduis les Bama taxi depuis 2015, avant ça j’étais apprenti. Quand j’étais élève, les samedis et les dimanches je faisais le travail d’apprenti. C’est ainsi que quand l’école n’a pas abouti, j’en ai fait mon occupation » (Chauffeur de Bama taxi, 28 ans, février 2021)
Dans le processus d’apprentissage du métier de chauffeur de Bama taxi, l’obtention du permis de conduire est une étape clé. C’est ainsi que les « apprentis » qui ont un permis de conduire et qui officient comme tels auprès des chauffeurs de Bama taxi ont généralement une rémunération plus élevée que ceux qui n’en disposent pas. Ceux qui ont des permis de conduire relaient souvent les chauffeurs lorsque ces derniers ont besoin de prendre un repos ou lorsqu’ils ont une indisponibilité sur une période courte ou moyenne.
Les « apprentis » se recrutent généralement dans l’entourage du chauffeur et peuvent être ses enfants, ses frères, ses neveux ou ses camarades. Ils peuvent être également des adolescents ou des jeunes avec lesquels il n’a pas nécessairement un lien de parenté mais qui sont issus du village. Ils sont généralement perchés sur les chargements ou accrochés à l’arrière du véhicule de manière plutôt spectaculaire, ce qui requiert une certaine dextérité qu’ils acquièrent au fil des trajets parcourus. Si on remarque que de nombreux chauffeurs de Bama taxi sont d’un certain âge, les conducteurs de tricycles ou les moto taxi sont quasi-exclusivement des jeunes.

Source : Cissao, février 2021
2.2. Les moto taxi ou les tricycles :une histoire récente et une affaire des jeunes
Les tricycles constituent une catégorie de motos chinoises apparue dans le secteur du transport au Burkina Faso il y a une décennie. Aussi bien en ville qu’en campagne, la conduite des tricycles comme activité rémunératrice est investie par les jeunes désœuvrés ou déscolarisés. Comme les Bama taxi, ils constituent une activité de débrouille. Comparativement aux Bama taxi, cette activité reste plus accessible aux jeunes désœuvrés compte tenu du fait que sa conduite ne requiert pas dans la pratique la détention d’un document comme le permis de conduire. En général, les jeunes sont employés pour conduire les tricycles ou font la location journalière même si certains d’entre eux en sont propriétaires. Dans les villages, les chefs de ménage font l’acquisition des tricycles qui sont utilisés par les jeunes gens du ménage dans le process de production et de commercialisation des produits agricoles à l’intérieur du ménage mais aussi comme moto-taxi dans le transport des marchandises entre le village et la ville de Bobo-Dioulasso. Les moto-taxi ont constitué une petite révolution dans le secteur du transport des produits agricoles :
« Dans le passé, les difficultés qu’on rencontrait avec le transport nous ne les rencontrons plus aujourd’hui. Au moment où il n’y avait pas les trois pieds, on pouvait avoir des produits dans les bas-fonds sans qu’on ne puisse y accéder avec les véhicules pour les transporter. Ces produits pouvaient pourrir. La venue des moto-taxi nous a soulagé » (Vendeuse de légumes à Bama, 52 ans, février 2021)
Comme indiqué dans cet extrait d’entretien, les moto-taxi ont considérablement facilité le transport des produits agricoles des lieux de production qui sont souvent inaccessibles avec les véhicules. Les moto-taxi sont ainsi utilisés pour enlever les produits des champs avant de les transférer dans les Bama taxi destinés aux marchés de Bobo-Dioulasso lorsqu’elles ne parcourent pas elles-mêmes les dizaines de kilomètres qui séparent le village de la ville.
Parmi les marchés de légumes qu’abrite la ville de Bobo-Dioulasso, le marché « léguema lôgô » situé au quartier Yéguéré joue un rôle central. Il est suivi par le marché dit de fruits et légumes qui a été réalisé en 2011 dans le quartier Sikasso cira en vue du relogement des vendeuses de légumes du marché léguema lôgô qui était initialement implanté en plein cœur de la ville de Bobo. Plusieurs autres marchés de moindre importance sont dispersés dans la ville et exploitent souvent les mêmes espaces que les gares routières.
Comparativement aux Bama-taxi, les « apprentis » ont une présence moindre dans le secteur des moto-taxi car celles-ci ne disposent que d’une seule place assise pour le conducteur dans la mesure où elles ne sont destinées qu’au transport des marchandises. Contrairement aux Bama taxi, on remarque qu’en période de forte production de légumes la proportion de jeunes conducteurs de tricycles issus de la ville de Bobo-Dioulasso qui font le trajet quotidien entre Bama et Bobo est plus importante que celle de jeunes conducteurs issus du village de Bama. Dans la ville de Bobo-Dioulasso, le tricycle a réussi à s’imposer dans l’univers urbain comme un moyen de transport de personnes en supplantant les taxis conventionnels. Le transport en tricycle peut se négocier à partir de cent francs CFA alors que le coût minimum du taxi est de trois cent francs CFA.
Les conducteurs de Bama taxi, jeunes comme vieux, sont en majorité installés dans le village de Bama où ils peuvent mener l’activité agricole avec d’autres personnes de leur entourage. Les conducteurs de Bama taxi qui vivent à Bobo ont un âge avancé et s’y sont installés à une période non récente où les Peugeot 504 étaient utilisées pour le transport sur de longues distances à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.


Source : Cissao, février 2021
Conclusion
La question du transport des biens et des personnes reste cruciale dans le quotidien des populations. L’approvisionnement des villes en produits agricoles provenant du milieu rural repose sur un usage incontournable des moyens de mobilité, lequel usage répond à certaines logiques comme cela est apparu dans nos recherches sur la filière légume dans la commune de Bobo-Dioulasso. On constate cependant que l’usage des Bama taxi et des tricycles coincide avec une certaine illégalité contre laquelle les autorités municipales ont souvent tenté de lutter sans pouvoir infléchir la dynamique. On peut également considérer qu’une certaine attitude de tolérance de la part de ces autorités est de mise afin de permettre à un secteur créateur d’emplois et capital pour l’alimentation quotidienne de la ville de Bobo-Dioulasso de fonctionner pleinement.
Bibliographie
CISSAO, Yacouba. Approvisionnement en légumes et mobilités autour de la filière dans la ville de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). Revue Africaine des Lettres, des Sciences Humaines et Sociales KURUKAN FUGA, 2025, vol 4, no 16, p. 419-430.
INSD, 2022, Cinquième Récensement de la Population et de l’Habitation. Synthèse des résultats définitifs.
KANAZOÉ, Houd. L’affordance comme outil pour comprendre la mobilité dans une ville africaine: le cas de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). GARI-Recherches et débats sur les villes africaines, 2022, vol. 2, no 1, p. 31-60.
KHAN MOHAMMAD, Guive. LES MOTOS CHINOISES AU BURKINA FASO: UNE AFFAIRE D'ETAT. 2016. Thèse de doctorat. Université de Lausanne, Faculté des sciences sociales et politiques.
SIGUE, Ousseny. Succès du tricycle «Taxi-moto» à Ouagadougou. Lettres, Sciences sociales et humaines, 2022, vol. 38, no 1, p. 9-30.