J'entre dans « l’épaisse » et nocturne barbe de l'imam. Comme un avertissement divin camouflé dans le pelage d'un animal de sacrifice, un bélier parachuté du ciel, cette fois-ci par « La Femme de l'imam » dans sa fierté maladive de balayer d'un bout de pagne nerveux l'œil humiliant d'une société intolérante :
« Quand il lui expliquait que Dieu comprend... Elle l'arrêta net : « Mais les gens comprendront-ils seulement ? Ne sais-tu pas qu'on te guette ? Partout où tu passes, tu professes, et avec zèle, que Dieu donne à quiconque lui demande. Et toi, l'imam de la ville, tu oses aujourd'hui ne pas avoir ton mouton ! Tu veux que je te dise ? Eh bien, bientôt nous serons montrés du doigt dans tout Koira-Noma. » Cela, la femme du marabout n'était pas prête à l'accepter. Autant mourir, sinon il ne sera pas dit que son mari a prêché faux. Elle le lui avait dit. Si lui ne faisait rien, elle n'allait pas croiser les bras. Elle ne prêtera pas le flanc dans cette cité où les gens étaient toujours prompts à dénicher la paille dans l'œil du voisin. Hadja le savait. À la moindre incartade on vous retirait un fidèle. Pour y remédier, elle aura un mouton. Qu'importent les moyens ! » (pp.67-68).


La Barbe est courte. Taillée avec la précision d'un chirurgien opérant un cœur d’enfant. Mais on comprend, une fois dans son ombre, que sa taille est à chercher ailleurs ―au-delà de la page : sa limite est, si l'on veut, le commencement de sa véritable taille. Voilà, de mon point de vue, ce que devait être une nouvelle : un texte qui s'écrit après le point final. Un récit dont l'excipit est un autre incipit (dans l'esprit du lecteur). Une eau qui coule au-delà du ventre du fleuve, empruntant des chemins capables de se perdre les uns dans les autres, déracinant des certitudes et arrosant des jardins timides de doute au passage, semant des savanes et des forêts dans sa poussière qui ne retombe pas, selon les richesses du sol de l'esprit qui veut bien boire de son eau sacrée. Un récit rutilant d'une érudition retenue, ―on pourrait bien oser l’expression « retenue esthétique », qui ne veut rien dire au fond ―, à la manière d'une femme qui sait que trop de maquillage étouffe la beauté (le maquillage met en lumière une beauté déjà existante, il ne la crée pas ex nihilo. Je crois.). « Il avance, avance... Sans se presser mais ne s'arrête jamais ». Poil après poil dans la broussaille du menton de l’imam. Jamais le plaisir ne s’arrête. Il y a une sobriété dans le style qui ne cherche pas à éblouir mais à éclairer. Mieux, elle dit au lecteur : c’est toi la lumière.
Des récits qui ne s'expliquent pas (comme on le voit trop souvent sous la plume de bon nombre d'auteurs burkinabè). Ils se contentent d'être. De montrer. Et cela suffit. La force intertextuelle, ici, se trouve dans la capacité du texte à dissimuler ce dont il se nourrit. Intéressant jeu de cache-cache, de « trouve-moi si tu peux » entre texte et lecteur. Que le lecteur trouve le texte (ses dialogues avec d'autres) pour de vrai ou qu'il croit avoir trouvé ou qu'il échoue complètement, c'est presque du pareil au même : la « jouissance » a toujours lieu —maintenant ou après, des années de lecture plus tard. Il saura, de toutes façons, comme dit R. Barthes, qu'un texte n'est pas fait d'une ligne de mots, dégageant un sens unique, en quelque sorte théologique (qui serait le « message » de l'Auteur-Dieu), mais un espace à dimensions multiples, où se marient et se contestent des écritures variées, dont aucune n'est originelle : le texte est un tissu de citations, issues des mille foyers de la culture (R. Barthes, « La Mort de l'auteur »). Car, croire en la littérature, pour un écrivain, c'est croire en l'intelligence du Lecteur. Lui prêter, souvent, une intelligence et une culture supérieures tout en célébrant les nôtres. Ni trop ni trop peu, la vertu réside dans le juste milieu, aurait dit un certain Socrate. Tenir debout sur le fil prétentieux de celui qui pense avoir quelque chose à dire, à partager au monde, et marcher avec l'humilité de celui qui sait que ce qu'il à partager ne vaut pas le millième d'une goutte d'eau issue de la Mer qu'est le monde à qui il s'adresse. C’est peu dire que ce que célèbre le texte c'est moins l'érudition de l'auteur que celle (supposée) du lecteur. Un texte qui offre l'infini dans la profondeur de ses ellipses (« Il tenta de se retourner pour un quelconque arrangement. Il n'aurait pas dû... Que voit-il ô Dieu de la terre et des sept cieux... ? —Am... toi...! balbutia-t-il. » p.12), dans le saisissement de la modestie de sa poésie dans ses pauses (« La jeune femme était une sahélienne. En cela, elle jouissait de leur légendaire beauté. Svelte, elle avait la grâce de ces femmes peulh dont elle avait également le nez droit et pointu. Ses cheveux tressés descendaient jusqu'au bas du dos. Les traits harmonieux de son visage agréable donnaient l'impression d'être le chef-d'œuvre d'un maître sculpteur. La clarté de sa peau que l'on devinait satinée la rendait encore plus éclatante. Sa démarche invitait à la marche. » p.56), dans sa capacité à engager un dialogue complice avec le lecteur (« Il me conta cette histoire tragi-comique. Je m'en vais vous la rapporter à mon tour comme je le peux. Lecteurs, faites-en autant, je vous prie. L'histoire incroyable de ce jeune enseignant mérite d'être connue (…) » p.21), le rendant lui aussi personnage du récit en lui tendant un tabouret comme une invitation autour d’un feu de conte.
Au cœur de La Barbe de l’imam, il y a La Barbe. Elle me fait un clin d'œil, qui n'est ni un appel à continuer ni une invitation à l'arrêt. Je le sais. C’est un clin d’œil-point-virgule flottant entre deux phrases. Je m’adosse à La Barbe. Elle penche sa bouche sur mon oreille : Avoir la tête pleine n’élève pas l’homme si cette plénitude ne s'accorde pas avec une bonne manière d’être, murmure La Barbe qui a pris maintenant la voix du fantôme de « Poéton » : Vous les jeunes, avec « la certitude et l'arrogance de [votre] âge », vous aimez les modèles dangereux, les héros qui ne survivent pas à leur récit.
« Au commencement était... », confesse encore le sourire de La Barbe. La Parole ? La désobéissance d’Adam et Ève ? Au commencement était quoi ? Au commencement était l'absence de l'innocence. Personne, ajoute La Barbe, n'est vraiment tout à fait innocent de son existence, même pas toi, Lecteur. Cela est vrai, peut-être, cher Barbe. Heureusement, la calebasse de Baga (personnage fréquemment reconduit dans les récits de l'auteur : Cœur de femme (roman), « Au commencement était... », « Au nom d'une femme », « Le Mariage n'aura pas lieu ». De même que celui de l'imam Mor Salam : « La Femme de l'imam », « La Barbe de l'imam ». Pourquoi eux ? Que nous cache l'écrivain ? Mon soupçon s’éveille. Une enquête minutieuse s'impose, physique et métaphysique, une fouille dans l'œil d'une calebasse ou dans l'étreinte de deux versets qui hésitent entre indiquer le chemin du Paradis et celui de l'Enfer...) est une fenêtre ouverte sur le passé et le futur, pour dissiper les ombres qu’on ignore mais qui nous suivent comme de mauvais djinns, et la Poétique magique du Pr Issou Go pour nous apprendre que la malédiction maternelle voile une intention de protéger les faibles de la société.
Au commencement était l'amour, j'ai dit. « L'amour est le summum de l'injustice et de l'impunité. L'on s’y fait souffrir juste parce que l'on a eu le culot d'aimer. Le problème, [laissa choir La Barbe sur mon cœur endolori], c'est qu'on aime toujours. » (p.51.). Ô La Barbe, il est des mots écrits par d’autres mains qui semblent avoir su depuis le début que notre cœur passerait par là un jour, des mots qui n’attendent que nous pour être compris, des phrases qu’on aimerait écrire pour nous-mêmes. Comme si La Barbe connaissait le secret de mes cicatrices intérieures, elle enchaina : « Il arrive qu'on ne soit plus aimé par celle qui nous adorait. C'est peut-être triste (...) mais on n'y peut rien. La vie est ainsi faite : l'eau devient glace, la glace devient eau... » (p.37). La Barbe, c'est trop beau, je jure que je vais pleurer… Pleure, fiston, « c'est cela aussi l'amour » : une goutte de larme sur un sourire. Aime. Pleure. Aime encore. Pleure encore. Aime toujours avec un mouchoir à la main. J’ai dit : Merci, merci, La Barbe. À nous revoir.
Le livre refermé, assis face à soi, l'esprit égrenant un chapelet de possibilités de lecture, on reste des heures et des heures à méditer sur chaque nouvelle, comme un imam après la prière du matin, comme un prophète qui n'a pas encore reçu sa part de prophétie mais conscient que l'absence de prophétie est une autre prophétie. Maintenant, c'est La Barbe qui nous lie. Si vous êtes « à la recherche d'un modèle », d'une école de sobriété stylistique, Adamou Kantagba « vient de [vous] donner le meilleur sans le savoir ».
Issouf COULIBALY,
Critique littéraire