Le Prix de l’adolescence de Daouda LOMPO : Et pourtant ça commence bien… !

Submitted by RedacteurenChef on Tue 31/03/2026 - 20:08
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« Quand l'arbre pousse de travers et qu'on ne le redresse pas, il finit par tomber. »

C'est à pas hésitant qu’on entre dans Le Prix de l'adolescence de Daouda LOMPO au regard de la première de couverture, sur laquelle on voit clairement la bave de l'IA. Toutefois, disons-le aussi, Les Éditions La Réforme, cette jeune maison d’édition ayant publié en un laps de temps pas mal d’auteurs nationaux et internationaux, à travers ce que nous voyons, progressent lentement, sûrement… Bien sûr, il lui faut des relecteurs-correcteurs plus rigoureux ―des coquilles de diverses natures gênent par moments la lecture. Aussi reste-t-il à améliorer la constitution matérielle sur certains plans et les façades…. L’abus des facilités qu’offrent l’IA dans le processus éditorial peut susciter des a priori négatifs quant à la qualité du contenu. On pourrait se demander si elle n’a pas aidé également à coucher le contenu. Et pourtant, le contenu de roman vaut quelque chose. Oui. Ça commence bien... jusqu'à la moitié du roman où se fait sentir une sorte de délassement. La narration dandine à certains niveaux… Il y a des phrases bien tournées. Des tournures moins réussies. Des paragraphes qui font des clins d'œil séducteurs. Des paragraphes qui se tiennent mal. Des pages qui dégagent un de ces parfums de l'esthétique négro-africaine qui secouent l'esprit pour mieux le dorloter. Des redondances sans utilité. Une fin plus ou moins abracadabrantesque.

L'auteur nous livre dès les premières pages, avec fort détails, les étapes du mariage traditionnel chez les Gurmance de la Tapoa (Burkina Faso). Le mariage n'unit pas que deux familles. Il unit des communautés par un pacte de célébration de valeurs profondément humaines. On parle de l’influence du numérique sur l’éducation de la jeunesse. Conflit générationnel. Empoignade entre tradition et modernité. Délinquance. Drogue. Certains personnages, comme on le voit (trop) souvent sous la plume des écrivains burkinabè, minces. Etc.

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L’intrigue se déroule dans le Gulmu, à l'est du Burkina Faso. Le lecteur découvre, au fil des pages, l'enracinement culturel du roman dans l'oralité. Le Prix de l’adolescence, « roman d’urgence » comme nous le dit l’auteur dans un mot de fin explicatif parfaitement inutile (puisque le lecteur sait déjà tout ce qu’il tente de lui expliquer ―d’où vient d’ailleurs cette envie d’expliquer son roman à la fin ? Et puis, de quelle urgence parle-t-on ? Quelle urgence y a-t-il a précipité un livre quand on sait qu’il n’arrêtera pas le cours de la vie ?), plaide pour la sauvegarde des traditions et des cultures. Daouda LOMPO puise dans la richesse de sa culture pour donner un arôme d'authenticité et d'originalité à son récit. Le récit est ainsi émaillé de genres oraux (contes, proverbes, mythe, devinettes) et du vocabulaire du terroir de l’auteur. Pour ce qui est des contes, il y en a deux : « Le Lièvre et la tortue » et « Le Forgeron et son apprenti ». Ils interviennent avec le passage des enfants Coulidiati au village auprès de leurs grands-parents pendant les vacances. Dès leur jeune âge, l’oncle Bagou, chaque soir, les réunit autour de lui pour leur apprendre des leçons de vie tirées des contes qu’il raconte. Entre enseignement de la patience, de l’humilité, les enfants apprennent que « courir vite ne sert à rien si on ne va pas jusqu’au bout. », que « vouloir aller trop vite, c’est échouer plutôt ».

Vient ensuite le mythe de « Djamari », un lieu énigmatique qui se trouverait quelque part dans le Gulmu. Un lieu où « les chemins se perdent, les visages s’effacent, et même les souvenirs s’éloignent », un lieu où l’on se rend avec de faibles chances de revenir.

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Issouf COULIBALY, critique littéraire

Les devinettes viennent à la suite du mythe pour non seulement distraire, émoustiller les neurones mais aussi, ici, pour ôter la peur qui s’agrippe sur les cœurs battants des enfants, peur susciter par l’évocation du mythe.

Ces soirées autour du feu deviennent pour ainsi dire une école où les enfants apprennent en s’amusant.  Les proverbes apparaissent comme l’huile de palme qui fait passer les mots avec les idées (Chinua Achebe). Contrairement aux autres genres, concentrés sur une seule scène, les proverbes traversent tout le récit. Ils sont convoqués par les anciens à chaque fois que le contexte requiert un questionnement philosophique. Cependant, on le sait, les leçons de sagesse ne suffisent pas toujours. Les enfants Couldiati savent de leur grand-père Miyamba que « l'arbre qui oublie ses racines, finit par se dessécher » (p.14), qu’un homme sans racines est un homme sans boussole et sa destination est la perdition. Ils y croyaient jusqu’à ce que l’influence de la ville les convainque du contraire : la tradition est à dépasser désormais pour embrasser le monde dans sa folle course vers sa perte. Une fois en ville, ils adoptent un comportement en contraste avec les enseignements reçus pendant leur séjour au village. L’appel du grand-père les invitant à prendre part à l’Okanciagu (initiation) est ignoré. Lardjoa, l’aîné, « dans un geste brutal, saisit la lettre et la déchira en quatre, puis en huit morceaux, que le vent emporta » (p.42). Cette transgression, qu’on appellerait crime magique en poétique magique (Issou Go), sera le point de départ de leur décadence totale. Leur situation se dégrade (magie de la dégradation) : Lardjoa et Adjima, élèves studieux à qui on promettait un bel avenir, deviennent des voyous et commencent à fréquenter un groupe de délinquants appelé « Le groupe des Séducteurs ». Le proverbe dit : « L'eau qui déborde finit toujours par retrouver son lit » (p.67). Babougouni y croit. Du moins, jusqu’à ce que les deux autres enfants, Lamourdjoa et Possibo, empruntent les pas de leurs grands frères. Lamourdjoa rejoint une bande appelée « Les Young boys »spécialisée dans la violence, les vols, etc. Possibo quitte le pays pour Paris sur invitation d’un pseudo producteur d’artistes musiciens du nom de Monsieur Bertrand Lefevre. Elle est arrêtée à la frontière de l’Algérie et jetée en prison. Après des mois de détention et grâce à l’intervention de ses parents, elle revient au bercail. Lardjoa et Adjima sont tués. « Quand on élève un arbre, si ses racines ne sont pas profondes, il tombe au moindre vent » (p.101). L’auteur interroge la capacité des parents d’aujourd’hui à encadrer leurs enfants, sinon à les protéger, face aux mauvaises influences. Quelle est désormais la force de l’éducation ? Lamourdjoa tente de tuer leur mère. Tous les deux s’évanouissent ensuite dans la nature. Introuvables. Une action de réparation est exigée après plusieurs consultations mystiques : « Tous s’accordaient à dire que les enfants avaient offensé les ancêtres et les dieux, et que sans réparation ni rituel de purification, leur destin restait compromis. Un poids invisible, spirituel, planait ainsi sur eux. » (pp.75-76). Que faut-il ? « Un œuf rare, le premier œuf d’une poule jamais fécondée. Cet œuf, pureté originelle et symbole de renouveau, devait être le lien tangible entre les mondes, la clé pour ouvrir la voie du retour à la lumière et à l’équilibre » (p.94). L’œuf lui aussi est introuvable. Les deux enfants survivants finissent par retrouver le chemin du village lors d’une fête organisée par les gardiens de la tradition en vue d’échanger avec les autorités municipales sur la coexistence entre numérique et la tradition.

Tous ces éléments, appartement à l’esthétique littéraire négro-africaine (Hyacinthe Sanwidi), et surtout bien insérés dans le récit, enrichissent celui-ci en ce sens que le texte ouvre plusieurs univers, rompant la monotonie du récit 1er, et donne à retenir en sagesse au lecteur. De toute évidence, l’auteur entend, par le recours à la littérature orale et l’ancrage culturel onomastique comme on peut le voir, figer une partie du patrimoine culturel immatériel de cette localité dans le marbre de l’écriture. Ce qu’il réussit bien. Comme on peut le voir, ce roman est intéressant pour l’application de certaines théories de la critique littéraire. À la critique littéraire universitaire de s’en approprier pour exhiber ses sens les plus souterrains.

Ali BADO, oraliste

Issouf COULIBALY, critique littéraire