Oumar LINGANI
Institut des Sciences des Sociétés/Centre national de la Recherche scientifique et technologique
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Résumé
Les adverbes ont toujours suscité un réel intérêt chez les grammairiens et les linguistes, notamment dans le domaine de la linguistique de corpus. Cette recherche vise à décrire de manière systématique et rigoureuse les adverbes du bisa-barka. Ce travail est d’autant plus important que le bisa reste une langue peu étudiée, bien qu’elle fasse partie des dix langues nationales intégrées au système d’enseignement bilingue. Inscrite dans une approche de linguistique de corpus, plus précisément dans une perspective structuraliste, cette étude apporte une contribution à la description de la forme et du sens du bisa, et en particulier de sa variante barka.
Mots clés : morphosyntaxe, sémantique, adverbes, linguistique de corpus
Introduction
Pour améliorer l'efficacité du système éducatif bilingue au Burkina Faso, il est essentiel de documenter toutes les langues nationales, en particulier en ce qui concerne leur grammaire et leur orthographe, qui sont des éléments clés dans l'apprentissage linguistique. Cette étude s'inscrit dans cette démarche, en contribuant à la description des langues locales afin de les rendre plus opérationnelles dans le contexte éducatif.
Le bisa est utilisé comme langue d'enseignement, mais il reste moins étudié que d'autres langues nationales telles que le mooré, le dioula ou le fulfulde, qui ont bénéficié de descriptions linguistiques plus approfondies. De plus, la classification des catégories grammaticales, comme celle des adverbes, demeure complexe dans de nombreuses langues africaines, y compris le bisa.
Le bisa est utilisé comme langue d'enseignement, mais il reste moins étudié que d'autres langues nationales telles que le mooré, le dioula ou le fulfulde, qui ont bénéficié de descriptions linguistiques plus approfondies. De plus, la classification des catégories grammaticales, comme celle des adverbes, demeure complexe dans de nombreuses langues africaines, y compris le bisa.
À ce sujet, D. Creissels (2002) souligne que la distinction entre adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes n'est pas toujours claire, et que ces catégories peuvent varier considérablement d'une langue à l'autre
L'adverbe, en tant que catégorie grammaticale, a toujours suscité un vif intérêt chez les grammairiens et les linguistes, notamment en raison de sa nature hétérogène. Dans le cadre de l'élaboration d'une grammaire bilingue bisa-français destinée à l'enseignement, cette étude se concentre sur l'analyse des unités lexicales, en particulier les adverbes, dans la langue bisa. Bien que le bisa soit utilisé comme langue d'enseignement, il demeure moins documenté que d'autres langues nationales telles que le mooré, le dioula ou le fulfulde. Cette étude vise donc à combler cette lacune en examinant la présence et les caractéristiques des adverbes en bisa. Les questions centrales de cette recherche sont les suivantes :
- Quelle est la forme des adverbes en bisa ?
- Quelles sont leurs caractéristiques morphologiques et sémantiques ?
- Quel rôle jouent-ils dans la construction des phrases ?
Cette analyse s'inscrit dans une démarche de description linguistique visant à enrichir les ressources disponibles pour l'enseignement bilingue et à mieux comprendre la structure du bisa.
1. Situations géographique et sociolinguistique du bisakυ
La localisation géographique du pays bisa varie selon les sources. Le terme « bisakυ » se compose de « bisa », désignant le peuple Bisa, et de « kυ », signifiant « pays » ; ainsi, « bisakυ » signifie « pays des Bisa ».
La classification dialectale du bisa fait l'objet de divergences parmi les chercheurs. Selon la SIL (1999), il existe trois dialectes : le barka, le lebir et le lere. B. Vanhoudt (1999) en identifie deux : le barka et le lebir. Pour A. Faure (1996), le bisa comprend trois dialectes : le gɔrmine, le lebir et le barka. D'autres sources mentionnent également le dialecte lere, portant ainsi le nombre total à quatre : gɔrmine, lere, lebir et barka. Malgré ces divergences, il existe une intercompréhension entre ces variantes.
Dans le cadre de cette étude, nous nous concentrons sur la variante barka, qui est notre langue maternelle. Le dialecte barka, deuxième en nombre de locuteurs, est principalement parlé dans la région de Garango, au Burkina Faso.
2. Cadre théorique
Pour analyser la diversité des fonctions des adverbes en bisa, cette étude adopte une approche fondée sur la linguistique de corpus. La linguistique de corpus est une branche de la linguistique qui étudie le langage à travers des exemples contenus dans des textes réels. Elle vise à extraire des corpus les connaissances linguistiques essentielles à l’enseignement des langues et à l’élaboration des dictionnaires (B. Habert, 2000). Le terme « corpus » désigne une collection de données langagières sélectionnées et organisées selon des critères linguistiques explicites pour servir d’échantillon représentatif du langage (W. Teubert, (2009).
En combinant ces deux éléments, la linguistique de corpus permet d'étudier de manière empirique et systématique les usages réels de la langue, en s'appuyant sur des données authentiques. Cette approche est particulièrement pertinente pour analyser les adverbes en bisa, en identifiant leurs formes, leurs significations et leurs fonctions dans différents contextes d'énonciation. Ainsi, cette étude contribue à une meilleure compréhension de la structure et de l'utilisation des adverbes dans la langue bisa, en s'appuyant sur des données concrètes issues de corpus linguistiques.
3. Méthodologie de travail
Pour mener cette étude, nous avons utilisé un corpus composé de textes en bisa-barka ainsi que de données orales recueillies dans leur contexte naturel. Une partie de ces données provient des travaux d’E. Bambara (1980-1981) et de nos propres enregistrements en tant que locuteur natif du bisa-barka. Ces unités lexicales ont ensuite été soumises à une analyse rigoureuse, conformément au principe selon lequel « la description morphologique s’appuie exclusivement sur des démonstrations fondées sur des preuves formées en utilisant exclusivement des notions analytiques précises » (S. Patri, 2006-2007, p.5).
La compilation des données sur lesquelles repose cette étude s’est déroulée en trois étapes :
- Collecte de données écrites : rassemblement de textes en bisa-barka, notamment ceux issus des travaux d’E. Bambara et de nos propres productions.
- Enregistrements oraux : recueil de discours spontanés et de conversations en contexte, afin de capturer l’usage réel de la langue.
- Analyse linguistique : examen des données collectées selon des critères morphologiques et sémantiques précis, en s’appuyant sur des outils d’analyse issus de la linguistique de corpus.
4. Le système orthographique bisa
L’alphabet est l’ensemble des lettres servant à l’écriture d’une langue. Au Burkina Faso, un alphabet national a été adopté pour la transcription des langues nationales. Cet alphabet comporte 42 graphies et des signes diacritiques et conventionnels.
Quant à l’alphabet, il compter 31 lettres constituées de 10 voyelles et 21 consonnes. Les 21 consonnes du bisa sont : b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, ɲ, ɳ n, p, s, t, v, w, x, y, z. Les 10 voyelles sont : a, i, u, e, o, υ, ɩ, ɔ, ǝ, ɛ.
Toutes les voyelles bisa sont orales, tendues ou relâchées, brèves ou longues. Les mots bisa comportent aussi des diphtongues -brèves tendues ou longues tendues-, des voyelles nasales.
En rapport aux règles de transcription, le bisa ne connaît pas de lettre muette. Ainsi toutes les lettres écrites se prononcent.
La phrase bisa connaît la même structuration que de nombreuses langues. La phrase peut être structurée comme suit :
- Verbe uniquement
- Sujet + verbe
- Sujet + verbe + complément
- Complément + sujet + verbe + complément
Par ailleurs, le bisa est une langue à ton. De façon non exhaustive, les règles de transcription orthographique du bisa reconnaissent aux substantifs des principes de substitution, d’insertion, de questionnement, etc.
5. Sémantisme et distribution morphosyntaxique des adverbes bisa
La classification des adverbes demeure un sujet complexe et débattu en linguistique. Les grammairiens traditionnels, tels que M. Grevisse(1975), proposent une catégorisation sémantique des adverbes en sept classes principales : les adverbes de manières, de quantité ou d’intensité, de temps, de lieu, d’affirmation, de négation et de doute.
Dans le cadre de cette étude sur le bisa-barka, nous avons illustré nos exemples en nous appuyant sur des phrases construites en tant que locuteur natif et sur des documents rédigés en bisa. Chaque phrase en bisa est suivie d'une traduction littérale, puis d'une traduction grammaticale en français. Les phrases en bisa sont précédées de l'abréviation [Ph] pour indiquer qu'il s'agit d'une phrase. Dans ce travail, les productions adverbiales seront classées en deux groupes :
5.1. Les adverbes qui ne modifient pas le sens du verbe, de l’adjectif qualificatif ou un autre adverbe.
Les adverbes barka sont toujours postposés au mot dont ils modifient le sens. Même s’ils partagent le même sens que ses pairs du français, le barka ne connaît pas d’adverbes dérivés. Autrement, le bisa ne connaît pas des adverbes en -ment.
Ainsi, les adverbes bala ou tɔkkɛ ou encore zagi qui signifient « seulement, uniquement » peuvent modifier :
- Soit un nominal commun :
[Ph1] Ni bala a lɛta.
enfant seulement elle Désirer
Elle désire un enfant seulement.
Dans le cas de [Ph1], « ni » qui renvoie à « enfant » est le nominal commun auquel l’adverbe est postposé. Sur le plan sémantique et en rapport à la distribution syntaxique de l’adverbe, bala « seulement » s’emploie avec le nominal ni « enfant ». Le syntagme adverbial ni bala, signifierait alors « un enfant seulement ».
- Soit un locatif :
À l’image du français, le bisa dispose de petits mots pour localiser les choses ou les êtres sur la planète. On les appelle les locatifs.Ils sont invariables et ne s’écrivent jamais collés aux noms qu’ils localisent.
[Ph2] A dumɔ legi bala N n ja kaasυ.
son habit bord seulement copule ils accompli déchirer
C’est la frange de son habit seulement qu’ils ont déchirée.
- Soit un temporel :
[Ph3] Hir bala A bυ n.
Aujourd’hui seulement il venu postposition
Il est venu aujourd’hui seulement.
Dans ce cas [Ph3], « hir » qui signifie « aujourd’hui » est un adverbe de temps. Dans ce cas de figure, comme il complète toute la phrase entière pour en préciser le cadre spatio-temporel, contrairement aux adverbes du français, il n’est pas le plus souvent placé en début ou en fin de phrase, mais au milieu de celle-ci.
- Soit un pronom neutre :
[Ph4] Ara bala n n ja kυna.
lui seulement copule ils accompli voler
C’est lui seulement qu’on a volé.
- Soit un pronom interrogatif humain ou non humain :
[Ph5] Zi bala a Na dɔi ?
qui seulement il ne pas connaître ?
Qui seulement ne connaît-il pas ?
- Soit un pronom numéral :
[Ph6] Hiira tɔkkɛ N iri sa.
deux seulement Copule tu as pris
Tu en as pris deux seulement.
À l’exception des adverbes zagi, bala, tɔkkɛ, kalli, kaυ signifiant « seulement, uniquement », la plupart des adverbes en barka ne modifient que l’adjectif qualificatif, le verbe ou un autre adverbe.
5.2. Les adverbes qui modifient ou complètent le sens du verbe
Contrairement aux adverbes dont nous venons de faire cas, certains ne modifient ou ne complètent que le sens du verbe. Nous en avons relevé quelques-uns :
- Les adverbes de lieu :
Comme toutes les langues, le bisa connaît des adverbes qui indiquent le lieu où se déroule l’action. En général, l’adverbe de lieu permet de répondre à la question « Où ? ».
ha᷈n « ici » [Ph7] : bυ ha᷈n « viens ci »
ba᷈n « là-bas » [Ph8] : ta ba᷈n « va là-bas »
bin « là-bas » [Ph9] : gɔ bin « reste là-bas »
- Les adverbes interrogatifs relatifs :
Les adverbes interrogatifs renseignent sur le temps, le lieu, la manière, la quantité, la cause. Certains d'entre eux appartiennent aussi à une autre catégorie d'adverbes : Où vas-tu ? (Où est un adverbe interrogatif et un adverbe de lieu.) Quand viendras-tu ? (Quand est un adverbe interrogatif et un adverbe de temps.)
6. De la morphologie de certains adverbes bisa
Dans le dialecte bisa-barka, certains adverbes se forment par réduplication, un procédé linguistique qui consiste à répéter tout ou partie d'un mot pour en modifier le sens ou la fonction. Ce phénomène est courant dans de nombreuses langues et peut servir à exprimer des nuances telles que l'intensité, la fréquence ou la pluralité. Même si nous avons opté de ne pas porter les tons, il y a que le phénomène de redoublement au niveau des morphèmes est suivi d’une copie exacte de tous les tons.
lɔɔ-lɔɔ
« tout de suite » lɛɛn-lɛɛn
« déjà » hoo-hoo
« depuis longtemps » gida-gida
« depuis longtemps »
Certains adverbes en bisa-barka présentent des caractéristiques morphologiques qui pourraient les faire confondre avec des idéophones, notamment en raison de leur formation par réduplication. Cette ressemblance est d'autant plus notable que, selon D. Creissels (2002), il est difficile d'aborder la question des adverbes de manière dans les langues subsahariennes sans évoquer celle des idéophones.
Les idéophones, bien qu'ils soient une catégorie distincte, partagent des similitudes avec les adverbes tant sur le plan morphologique que sémantique. Ils peuvent également occuper des positions similaires dans les énoncés. Tchaa Pali (2013) souligne que ces unités lexicales se situent typologiquement entre l’adverbe et l’adjectif, en raison de leur capacité à assumer des fonctions adverbiales et à entrer dans des syntagmes de qualification.
En se basant sur les unités lexicales gida-gida et lɛɛn-lɛɛn, pris isolément, pour un locuteur bisa, leurs significations sont : « « depuis longtemps et déjà ». De ce qui précède, nous retenons, qu’au niveau du bisa, quand deux unités lexicales ont la possibilité d’accompagner ou compléter des verbes, des adjectifs qualificatifs pour en modifier leur sens afin de les rendre plus expressifs, l’on désignera par adverbe l’unité qui a une valeur sémantique propre (S. Diarassouba, 2016).
En rapport aux adverbes issus d’une réduplication partielle, on note des phénomènes d’élision :
kal-kalii
« combien »
Dans le cas ci-dessus, au lieu d’avoir par exemple kalii-kalii , on a une élision de la voyelle longue –ii au niveau de la dernière syllabe du premier morphème, on obtient ainsi kal-kalii .
Conclusion
Cette étude vise à décrire la morphologie, la syntaxe et la sémantique des adverbes dans le dialecte bisa-barka. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les travaux d'Éloi Bambara (1980-1981) ainsi que sur nos propres productions en tant que locuteur natif de cette langue. Étant donné la complexité et l'étendue du domaine des adverbes, nous avons dû faire des choix méthodologiques, ce qui implique que certains aspects n'ont pas été abordés en profondeur. Nous avons concentré notre analyse sur les axes morphologique, syntaxique et sémantique. Ce travail contribue à une meilleure compréhension des adverbes en bisa-barka et offre des perspectives pour l'enseignement bilingue dans cette langue. Le présent article est issu de l’article scientifique paru dans la revue Revue Hwehwemudua, Juillet 2025.
Références bibliographiques
BAMBARA Eloi, 1980-1981, Contribution à l’étude phonologique du bisa : les catégories grammaticales en bisa. Dialecte de Garango, Université de Dakar, 107 p., mémoire de maîtrise
CREISSELS Denis, 2002, « Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes », Colloque sur les Théories linguistiques et langues subsahariennes, Université de Paris VIII, 6-8 Février 2002, p.1-24
DIARASSOUBA, Sidiky, 2016, « Étude morphosyntaxique et sémantisme des adverbes de manière en nafara », Revue Baobab, deuxième semestre, p.155-166.
GREVISSE Maurice, 1975, Le Bon usage, 10e édition, Paris, Duculot
HABERT, B. 2000, « Des corpus représentatifs : de quoi, pour quoi, comment ? ». In M. Bilger (Ed), ‘Cahiers de l’université de Perpignan, 31, ‘Linguistiques sur corpus. Études et réflexions’ (pp. 11-58). Perpignan : Presses universitaires de Perpignan.
PALI Tchaa A. 2013, « Le morphème r´- et la problématique de la classe de idéophones en lama », Particip’Action, Vol 5, n°1, Janvier 2013, p.237-249
PATRI Sylvain, 2006-2007, Morphologie, Université Lumière, Lyon II, Licence en Sciences du langage
TEUBERT Wolfgang, 2009, « La linguistique de corpus : une alternative », SEMEN, n°27, http://journals.openedition.org/semen/8923
Société Internationale des Langues, 1999, Vol. 35, Numéro 2
VANHOUDT Bettie, 1999, « Lexique bisa-français », Mandenkan, n°34, p.1-113