Terre rouge et bouches cousues : Auguste Jean-Yves Nébié fait renaître l’humanité des cendres du chaos

Submitted by RedacteurenChef on Wed 15/04/2026 - 19:11
UNE

Au-delà des reproches, et pas des moindres, d'ordre paratextuel : un avant-propos aussi utile qu'une torche à midi dans le désert, tant l'auteur s'explique : « Certains, sans doute, s'empresseront peut-être de vite passer cet avertissement [un deuxième avertissement pour quoi faire ?] et de me taxer d'immoralité après (...). À ceux-là, je répondrai que la réalité n'a que faire des préjugés moraux. Mon laboratoire est le monde, mes sujets d'étude sont les hommes, dans toute leur complexité, dans toute leur misère et dans toutes leurs compromissions. Si mon œuvre est jugée trop cruelle, c'est que la vérité elle-même est cruelle à leurs yeux. » (p.18), explique : « La terre rouge de ce village fictif du Sahel est le théâtre de leur calvaire, le réceptacle de leurs larmes et de leur sang. Et ces bouches cousues, ces voix réduites au mutisme, sont les manifestations indélébiles d'une vérité que l'on s'efforce, trop souvent, d'ensevelir sous le linceul de l'oubli et de l'indifférence. » (p.20), se justifie : « Je n'ai pas cherché à rendre mon récit plus dramatique. J'ai cherché à le rendre vrai. Et la vérité, souvent, est une pilule bien amère à avaler pour ceux qui préfèrent les illusions douces aux réalités cruelles » (pp.18-19), et s'excuse : « Ce roman n'est ni un plaidoyer ni un réquisitoire. C'est un constat. Un constat de la fragilité de l'existence humaine face à la folie des hommes [...]. Mon ambition, je le répète encore, fut d'ordre purement analytique et descriptif [...]. Mon rôle est de montrer, non de juger [...]. Je ne demande qu'une chose : que l'on me lise avec honnêteté, sans parti pris, sans œillères. Que l'on se place sur le terrain de l'observation, de l'analyse, et que l'on me discute pour ce que j'ai écrit, et non pour ce que l'on voudrait que je sois. Que le lecteur entre dans ce livre avec l'esprit ouvert, et qu'il se laisse guider par la seule lumière de la vérité [laquelle ?]. » (pp.20-21), cela après un avertissement qui résume déjà (toute) l'idée de l'avant-propos ; on a donc : remerciements, dédicaces (sic), avertissement, préface, avant-propos, prologue et épilogue, en clair, une surcharge paratextuelle à partir du moment où il y a répétition non nécessaire, énergie que l'auteur Des cuisses de la nuit, recueil de poèmes sur lequel Dr Dieudonné TIBIRI a écrit un article intéressant, « Analyse stylistique des figures de sonorité dans l’œuvre poétique Des cuisses de la nuit d’Auguste Jean-Yves Nébié », aurait pu investir dans la construction de son récit et de ses personnages pour leur donner plus d'épaisseur, des personnages tels que Warpursi, figure du mal dans sa forme la plus inhumaine, mal qui s'est repu des « frustrations », du « dénuement et [des] ressentiments enfouis » qu'il finit par rendre à la société en sang ; un avant-propos-promesses car, oui, l'écrivain nous promet « le réel », « la réalité », « l'honnêteté », « la vérité », il dit qu’il ne juge pas, cependant, dès les premières pages, il se trahit : on tombe immédiatement sur un manichéisme (je ne citerai pas ici les qualificatifs ou étiquettes collés sur chaque personnage ; voir les mots mis en gras dans la longue citation plus haut : le roman dit tout le contraire : il ne fait pas que « constater » ou « observer », il juge) ; on peut comprendre que la situation que décrit le roman et le contexte actuel du Burkina Faso impose à chacun le devoir de situer le camp du bien et celui du mal, sauf que l’œuvre littéraire peut bien se moquer de ces considérations pour mieux mettre la société face à elle-même; elle ne répond pas à la question du bien et du mal, elle la pose, c’est là son pouvoir véritable ;

d’ordre narratologique : un désir de se faire comprendre qui, en ombre maléfique, survole pratiquement tout le texte, remettant en cause, à un moment, la capacité analytique du lecteur : « Le flashback avait été (…) ce soir » (p.142), « Il cherchait une sorte de catharsis », etc. sont des énoncés relevant du discours explicatif plutôt que de la mise en scène narrative (le récit signale ses anachronies narratives trop explicitement, et tire les conclusions à la place du lecteur), avec des redondances qui desservent le texte car ne renforçant pas le travail de style (ou ne participant pas à cette quête) —on verra chez Bernadette Dao, par exemple, pour ne citer qu'elle, dans La Bonne à tout taire, que les récits singulatifs (1R/1H et nR/nH) et répétitifs participent d'un effet de style s'inscrivant dans une volonté d'imiter le style narratif des commérages entre femmes dans les sociétés africaines―, je me demande d'où leur vient, à certains écrivains burkinabè, cette « maladie de l'explication », il existe une technique littéraire plus subtile pour le récit de parler de lui-même (cherchez !) :  le roman n’explique pas des faits, il les représente ;

à cela s’ajoute une surexplication psychologique…, on espère que les personnages nous surprendront en s'échappant du carcan des catégorisations fixées en vain, ils sont même transparents, on sait qui ils sont selon le bien et le mal et on devine leurs fins facilement, à l'exception, dans une certaine mesure, de Boureima… ;

des vices de forme avec de mauvais traits dialogiques et des alinéas qui apparaissent et disparaissent comme bon leur semble, négligence éditoriale (mettons les mots sur les maux sans ambages) apparaissant déjà au seuil du texte, sur la première de couverture, notamment le titre du préfacier : l'abréviation de docteur suivie d'un point, non, il n'y a pas de point abréviatif après des titres tels que docteur, professeur… (cf. Sidiki Traoré, 2019 : 14), dédicace avec « s », le cinquième mot de la première phrase préliminaire : « couverte » au lieu de « couvert », etc., dans ce roman qui se lit avec facilité, avec un prologue qui aurait pu être le chapitre premier ;

au-delà de ces reproches donc, disais-je, Terre rouge et bouches cousues est un primo-roman qui éclaire une lucarne des conséquences du terrorisme telles qu'elles apparaissent sous la plume des auteurs burkinabè ces dernières années. Il y a un travail d'écriture à saluer.

Sémiotique du silence : Parler sans dire et dire sans parler.

Dès l'entame, deux oppositions : l'action et la passivité, c'est-à-dire la préparation des terroristes et le calme insouciant de Laafi. Les hommes armés hurlent au nom d'une idéologie obscure qui balance colère religieuse, cupidité et vengeance sociale. Ainsi, le récit pose la question que tous les Burkinabè se posent : « Que veulent ces gens au juste ? » Au village, c'est la rumeur et le souvenir tenace de son mari disparu qui se disputent en Djénéba. Elle se souvient que son Boureima ne se satisfaisait pas de la « vie simple et rude de Laafi ». « Il rêvait d'ailleurs, de facilités et de richesse. » Est-ce possible que la rumeur soit vraie ? Et la petite Bibata, que lui dire au sujet de son père absent ?

L'attaque a lieu. La terre s'est vêtue d'une robe de nuit rouge. Une terre rouge peinte en rouge. En brûlant les corps, en leur refusant des tombes, les assaillants veulent accomplir un geste d'effacement des mémoires. Mais, par le maintien des morts à la vie dans le souvenir ―procédé analeptique―, le récit nous rappelle que ceux qu'on a aimés ne s'enterrent ni ne s'oublient. Ils vivent plus que jamais dans chacune de nos respirations. Lorsque nous dormons, ce sont eux qui veillent à notre chevet.

Après la perte, reste l'impossibilité de dire la douleur. Le récit fait dialoguer principalement deux douleurs sans parole articulée : Djénéba et Mariam. Le silence. Ou la parole qui se déploie à l'intérieur du silence. Rareté de scènes dialoguées. Paroles brèves rapportées. C'est tout le sociotexte qui est mutilé par la douleur. « Mariam restait toujours assise devant sa tente, comme une statue de douleur et de silence. Elles se frôlaient du regard, mais sans jamais se parler. [...] Chacune devinait chez l'autre l'abîme de souffrance, la plaie inguérissable cachée sous le masque de l'indifférence ou de la résignation. » (p.79). Cette scène est d’une densité qui démontre qu’on peut dire sans parler et parler sans dire.

Le premier espace que ces deux personnages partagent est celui du silence. Ce silence ne fonctionne pas seulement comme un signifiant renvoyant à un contenu émotionnel. Non. Il n'est pas que langage de la souffrance extrême. Il est une forme de communication non verbale, le fil qui tisse les relations au cœur de l'indicible, soulignant par la même occasion que c’est parfois au milieu du chaos que renaît notre humanité profonde. Les regards, les hochements de tête, ou même la seule présence physique auprès de l'autre, vus sous un angle sémiotique, sont un système de signes substitutifs à la parole. Je parle précisément, ici, d'une sémiotique du regard qui renvoie la parole à sa propre nullité. Le silence, pourrait-on ajouter, est aussi un masque social car chaque personnage, au départ, n'offre aux autres, donc à la société, que ce qu'ils (les autres) veulent bien voir : un être incarnant la résignation et la résilience. C'est un signe ambigu qui cache la douleur pour mieux la révéler dans une certaine dignité. Les ellipses, les blancs, etc. apparaissent comme des trous esthétiques que le lecteur doit remplir en faisant corps avec le mutisme des personnages. La rupture du silence plus loin est une rupture sémiotique : ce sont tous les actants qui reprennent parole. Elle est rumeurs lourdes semblables aux sifflements des serpents à l'oreille des hommes avant de prendre forme. Comme si la terre dévoilait ses secrets. C’est le moment du triomphe de la vérité sur le mensonge. Terre rouge et bouches cousues ne se contente pas de raconter la douleur. C’est un roman qui explore les causes du radicalisme, ses conséquences et propose des pistes de solutions, parmi lesquelles l’écriture (cas de Romaric). Nébié rappelle l’un des rôles essentiels de la littérature : celui de tendre un miroir stendhalien à la société pour l’éveiller à elle-même.

Issouf COULIBALY,

Critique littéraire