Pr Philippe Sankara : « Une école supérieure ou une université sans la recherche n’est qu’un grand lycée »

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Pr Philippe Sankara

C’est un éminent enseignant-chercheur bien connu du monde scientifique national et international. Avec sa carrure imposante, sa voix qui porte, son parcours exceptionnel (en 2014, le Muséum national d’histoire naturelle de Paris a attribué son nom à une nouvelle russule qu’il a découvert au Burkina Faso), ses recherches sur les champignons microscopiques et macroscopiques…, Pr Philippe Sankara impose le respect. Nous l’avons rencontré le 19 juin 2019 pour parler de son passage à l’Université Joseph-Ki-Zerbo, de son mandat au FRSIT et de ses occupations actuelles à l’Université Aube Nouvelle. Sans langue de bois et très franc, il a évoqué ses meilleurs souvenirs, ses regrets et ses espoirs pour la communauté de la recherche. Lisez plutôt !  

Vous avez eu un parcours très riche et assez exemplaire dans le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Que doit-on retenir de vous ?

Tout d’abord, je vous remercie pour l’occasion que vous me donnez de me présenter encore. C’est une question assez difficile parce que ce n’est pas aisé de se présenter soi-même. Mais de mon point de vue, j’ai eu une carrière qui m’a beaucoup rapproché des étudiants et du monde scientifique. Quand on parle de moi, je souhaiterai qu’on retienne principalement mon engagement dans la transmission de l’information scientifique aux jeunes, aux étudiants, pour faire d’eux des cadres compétents et efficaces pour le Burkina Faso et l’Afrique en général.

Vous avez passé de nombreuses années à l’Université Joseph Ki-Zerbo comme enseignant. Quel souvenir gardez-vous de votre passage dans ce temple du savoir ?

J’ai été engagé à l’université le 29 octobre 1981 et j’ai été admis à la retraite le 16 septembre 2017. Ce que je garde de mon passage peut se résumer en deux parties. Il y a les bons souvenirs et ceux qui sont malheureux. Mais commençons par les meilleurs. Je retiens que l’Université Joseph Ki-Zerbo a offert un cadre propice aux Burkinabé pour apporter leur contribution à la formation des jeunes. Et pour moi, c’est très important. Parler à mes compatriotes est un levier, une motivation pour moi. Je retiens cet enthousiasme que j’ai eu à enseigner. C’est un bon souvenir. J’ai réalisé mon rêve. J’ai fait un métier que j’aime. Si l’enseignement n’existait pas, je n’aurais pas pu faire un autre métier. J’aime le contact et c’est un bon souvenir.

L’autre souvenir, c’est que j’ai eu un parcours scientifique assez convenable. J’ai mené mes travaux de recherche qui ont porté sur la matière végétale de mon pays. J’étais très heureux de voir ce qui se passe. Au cours de mes travaux scientifiques, j’ai obtenu des résultats efficaces et cela me donne une belle satisfaction. Je n’ai pas vraiment été handicapé dans mes démarches, j’ai pu travailler avec aisance.

Avez-vous vécu des périodes de frustrations au cours de votre brillant passage à l’université ?

J’ai, par exemple,  constaté que les relations humaines entre le corps professoral n’étaient pas toujours meilleures. J’ai senti qu’il y avait des rivalités entre les enseignants et cela ne m’a pas plu. Je veux qu’on travaille ensemble et cet esprit d’équipe n’y est pas partagé. Cela donne parfois l’impression qu’il y a une concurrence qui est stérile car nous sommes là pour défendre la même cause. Se jeter des peaux de bananes est une mauvaise chose.
En plus, j’ai senti que le volet politique a pris le pas sur la compétence. On ne nommait pas les gens aux postes de responsabilité pour qu’ils puissent donner le meilleur d’eux-mêmes ; au contraire, on nommait les gens à la tête du client pour que ces personnes soient des béni-oui-oui. Et je n’ai pas du tout apprécié cela. Chacun est, en mesure, selon sa compétence, de contribuer au bon fonctionnement universitaire. S’il y a des gens compétents, il est préférable de les utiliser pour le bien de tous.

Après votre admission à la retraite, vous êtes à l’Université Aube Nouvelle. Comment vous sentez-vous dans ce nouvel environnement ?

Je me sens à l’aise et épanoui à l’Université Aube Nouvelle. Je suis très content parce que je continue de faire le métier que j’aime, c’est-à-dire avoir le contact avec les étudiants et tout en poursuivant mes activités de recherche. Ici, on utilise mes compétences. Je mets mon savoir-faire au service d’une structure qui s’est résolument engagé dans la formation des cadres. C’est pour moi un motif de satisfaction.

Quelles sont vos principales occupations ici ?

A l’Université Aube Nouvelle, j’ai débuté en tant qu’enseignant, responsable de la formation en agronomie. J’ai contribué à la mise place des formations en agronomie, à l’élaboration des curricula et des différents syllabus qui font qu’ici nous pouvons dire que nous avons une section agronomique avec des licences et des masters (ressources agricoles, productions animales, productions de semences, productions forestières). Notre pays vit principalement de l’agriculture et nous avons besoin de cadres à tous les niveaux de production. L’agronomie est une filière que j’aime et c’est aussi ma spécialité. Ensuite, j’ai occupé le post de vice-recteur chargé de la recherche. A ce niveau, avec le concours de tout le personnel et des autorités, une vision a été formulée. Cette vision a abouti à la formulation d’un Plan stratégique de la recherche, un plan quinquennal. C’est une nouveauté dans le monde des universités privées au Burkina. Tous ceux qui apprennent qu’il y a un plan stratégique de la recherche à Aube Nouvelle sont surpris. Une école supérieure ou une université sans la recherche n’est qu’un grand lycée. J’ai, par la suite, évolué et je suis aujourd’hui le recteur de l’Université Aube Nouvelle avec une lettre de mission précise : tout mettre en œuvre pour que l’aspect académique puisse se porter bien, puisse suivre les normes académiques et former des cadres compétents et de qualité.

Quelles sont les filières préférées de vos étudiants ?

L’Université Aube Nouvelle a débuté en 1992. C’est vraiment un challenge que son fondateur a relevé pour l’amener actuellement à accueillir aujourd’hui cinq mille cinq cent (5 500) étudiants. A l’origine, c’était l’Institut Supérieur d’Informatique et de Gestion (ISIG). Beaucoup se sont focalisés sur le volet informatique et gestion. Nous continuons à dispenser ces formations jusqu’au doctorat. Ensuite, il y a eu le développement d’autres filières et aujourd’hui, on peut dire qu’on travaille à renforcer le campus avec l’organisation de toute l’université en Unité de Formation et de Recherche (UFR), en instituts et écoles. Nous avons actuellement quatre instituts.

D’abord, il y a les Sciences et technologies (informatique, sciences biologiques, médicinales, génie civil, géologie, etc.) ; ensuite, il y a les Sciences économiques et de gestion ; Puis il y a les Sciences juridiques et politiques ; enfin, nous avons les Lettres, Langues et Sciences humaines. Par ailleurs, nous avons aussi ISIG International avec le volet Business school et l’institut IMCJAC qui prend en compte les filières en journalisme, communication, cinéma et audiovisuelle. D’autres instituts vont se mettre en place comme l’institut de l’eau et de l’environnement et celui des métiers. Nous prévoyons aussi de créer une faculté de médecine. En plus, nous avons une école doctorale avec une autorisation d’ouverture. A ce jour, nous avons dix huit (18) docteurs qui sont formés depuis la création en 2012. Nous abritons aussi le Centre américain de langue.

Parlez-nous du plan stratégique de la recherche de l’université.

Ce plan stratégique de l’université est né de la volonté du fondateur de former des cadres compétents. Pour renforcer la formation académique, il était nécessaire d’inclure le volet recherche qui permet aux enseignants et aux étudiants de faire la recherche pour appuyer l’enseignement et l’acquisition de savoirs du terrain. L’idée ayant germée, son élaboration a pris un certain temps et nous sommes arrivés au bout des réflexions. La vision étant donnée, l’objectif étant précisé par les autorités, nous avons élaboré des termes de références que nous voulions dans ce plan. Le plan peut se résumer en quatre piliers ayant chacun ses axes de recherche.

Nous avons d’abord les sciences et la technologie. Ensuite, il y a les sciences juridiques et politiques. Puis, nous avons le pilier « Lettres, Langues et Sciences sociales ». Enfin, il y a le pilier « Gestion et Economie ». C’est sur ces piliers que nous avons construit le plan. Nous avons convié une centaine de personnes, des scientifiques venus ès qualité, pendant trois jours pour travailler. Nous avons eu quatorze (14) groupes correspondant aux différents axes. Et tous les axes aboutissaient à un axe transversal qui est l’innovation et la valorisation des résultats des recherches. Chaque axe, comportant des thèmes de recherche et d’activités, a été budgétisé. Pour l’ensemble des axes, nous avons un budget d’environ quarante trois (43) milliards de F CFA. Ensuite, nous avons réuni nos partenaires techniques, le ministère, les collaborateurs, les universités sœurs, les centres de recherche pour faire une restitution pour que le plan soit adopté. Le plan et ses composantes ont été présentés. Les participants ont de nouveau critiqué et amendé. Nous avons alors eu le plan stratégique de la recherche de l’Université Aube Nouvelle. Nous allons faire connaître ce plan au public, aux partenaires techniques et financiers, au Ministère, à la présidence du Faso, à la Primature, aux ambassadeurs, etc. Cela nous permettra de recueillir des fonds, à travers des projets, pour financer sa mise en œuvre car la recherche coûte très chère. Nous devons travailler avec la coopération nationale, régionale et internationale. Il sera donc nécessaire d’établir des accords. C’est un plan quinquennal et il y aura une revue à mi-parcours et un bilan au bout des cinq ans. Nous verrons donc ce qui a pu être fait et ce qu’il reste à faire. Il y a des priorités à faire dans la mise en œuvre des différents axes.

Votre nom a été attribué à un champignon, Russula sankarae, en novembre 2014 par Le Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Rappelez-nous les raisons d’une telle distinction.

Tout d’abord, j’aimerais dire que dès que je suis entré à l’école, j’ai eu envie de faire l’agronomie et au cours de mon cycle, c’est ce que j’ai essayé de faire. J’ai tout fait pour y arriver. Je suis passé par l’Ecole supérieure d’agronomie de Rennes où j’ai commencé à travailler dans le domaine de la phytopathologie qui est la science qui étudie les maladies des plantes et les moyens de lutter contre elles. Dans cette étude, ma thèse de troisième cycle a concerné les relations entre le Botrytis fabae (champignon) et la féverole. Et après cela, j’ai poursuivi toujours dans le cadre de l’étude des champignons.

L’attribution de mon nom à ce champignon résulte d’une longue histoire. Au cours de ma formation en thèse, après mon DEA, j’ai pris attache avec le Muséum national d’histoire naturelle de Paris en 1978 où ils ont la section cryptogamie, c’est-à-dire une section où ils étudient les champignons. Je travaille avec eux depuis quarante deux (42) ans. C’est sur cette base que j’ai poursuivi pour faire mon troisième cycle que j’ai fini en 1981. Lorsque je suis revenu, j’ai continué dans le cadre de ma thèse d’Etat sur les relations avec les champignons, tout en enseignant à l’Université Joseph Ki-Zerbo. J’étais appuyé par le Muséum et par d’autres partenaires pour travailler sur les champignons microscopiques, principalement sur la rouille de l’arachide. Et tous mes travaux se sont réalisés en collaboration avec le Muséum, d’abord sur les champignons microscopiques, jusqu’à ce que je soutienne ma thèse d’Etat.

Après cette thèse, j’ai pensé qu’il fallait diversifier les recherches tout en restant dans mon domaine. C’est ainsi que je me suis intéressé aux champignons macroscopiques qui sont visibles à l’œil nu. J’ai donc conduit des étudiants qui ont fait leurs thèses. Il y a des étudiants, que j’ai conduits, qui ont soutenu leurs thèses et qui sont des Maîtres de conférences, des Maîtres assistants dont l’un est à l’Université de Tahoua au Niger. Sur la base des études sur ces champignons macroscopiques, je travaille toujours en collaboration avec le Muséum. J’ai réalisé plein de publications et nous avons continué notre travail. La communauté scientifique française, à travers le Muséum, a, lors d’une de nos rencontres, trouvé que j’ai fait beaucoup d’effort, que j’ai développé des initiatives car le travail sur les champignons macroscopiques était embryonnaire au Burkina Faso. Ils ont estimé que j’avais apporté beaucoup aux étudiants car certains de ces champignons macroscopiques étaient comestibles. Ces scientifiques ont apprécié la qualité des travaux et pour me rendre hommage, ils ont attribué mon nom à l’un des champignons qui a été collecté par moi et mon équipe.

C’est ainsi qu’ils se sont dit que comme je m’appelle Philippe Sankara, le champignon, une russule (un groupe de champignons macroscopiques), s’appellera Russula sankarae. Cette russule est effectivement une espèce nouvelle qui n’avait pas encore été découverte dans le monde. Donc on a effectué les études moléculaires et dressé sa carte génétique. Nous l’avons récoltée dans la région de l’Ouest du Burkina Faso. C’est à Orodara dans la forêt de Dan que ce champignon a été récolté. C’est un ectomycorrhizien. Nous avons entrepris des études dessus et il est comestible. Nous devons donc continuer les études car il ne faut pas aussi l’affirmer ainsi et les gens vont en consommer et en souffrir. Nous allons étudier sa toxicité et voir comment nous pouvons le cultiver pour le mettre à la disposition des gens. C’est vraiment un grand honneur et quand ils me l’ont annoncé j’étais très satisfait et fier d’avoir contribué à l’avancée de la science au Burkina Faso et dans le monde.

Vous dites que ces champignons sont comestibles et il faut les valoriser. Quelles sont donc les stratégies de valorisation que vous prévoyez de mettre en place ?

Il faut faire des études complémentaires sur ce champignon. Mais les premiers tests nous rassurent que ce champignon est comestible. Toutefois, si nous ne faisons pas ces études complémentaires pour vraiment nous assurer, on ne peut pas le mettre à la disposition des consommateurs. Notre stratégie, c’est de construire, après les études, une champignonnière. Aujourd’hui, je suis à la retraite et je suis comme un conseiller pour mon équipe qui travaille sur le terrain. D’ailleurs l’équipe a déjà construit sa champignonnière à l’Université Joseph Ki-Zerbo qui va nous permettre de cultiver ce champignon en milieu contrôlé. Nous cultiverons tous les champignons susceptibles de l’être. Notre champignon vit en symbiose avec des essences forestières (Afzelia africana, Berlinia grandiflora, Vappaca sp, Malancantha sp). Donc il nous faut trouver en milieu contrôlé les éléments nécessaires pour son développement. Et cela n’est pas du tout donné. Il reste ce volet à maîtriser. Sinon on peut attendre la saison des pluies et procéder à la cueillette pour la rendre disponible. Mais, nous, nous voulons maîtriser sa culture. Une fois cela fait, on peut alors approvisionner les supermarchés et les alimentations qui seraient intéressés.

Vous avez été l’un des acteurs clés ayant conduit un projet sur la valorisation des résultats de la recherche financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Que reste-t-il de ce projet qui a permis au Burkina d’avoir plus d’un milliard de F CFA.

C’est un projet qui mérite que l’on se penche dessus car c’est de l’argent qui y a été investi. Lorsque j’enseignais à l’Université Joseph Ki-Zerbo, j’ai été contacté par le Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST) pour apporter ma contribution. Et je suis arrivé là-bas en tant que premier directeur scientifique sous la direction générale de Dr Michel Sédogo en 1993. En 1994, nous avons eu l’idée, dans la perspective de faire connaître les résultats de la recherche par le public, d’organiser un forum. C’est ainsi qu’est né le Forum national de la Recherche Scientifique et des Innovations Technologiques (FRSIT), que j’ai conduit jusqu’en 2010. Le forum avait lieu tous les deux ans. On invitait les chercheurs du Burkina et les chercheurs partenaires de la sous-région, les innovateurs. C’est sur cette base que nous avons progressé. A chaque fois qu’on avait le FRSIT, on bénéficiait d’un soutien substantiel du CRDI. Nous avons pensé qu’à un moment, il fallait quand même prouver à notre partenaire que son action était la bienvenue. Nous avons demandé une décoration pour le directeur régional du CRDI qui finissait son mandat. Il était enchanté. Il a usé de son pouvoir mettre à notre disposition un certain nombre de fonds pour nous permettre de valoriser les résultats en dehors de l’exposition. Voici un peu l’historique de ce projet conclu entre le CNRST et le CRDI. Des formations en gestion de projets ont été réalisées à Dakar. Puis le projet a démarré, avec pour but de valoriser les résultats de projets de recherche qui ont été primés. Malheureusement, pour des raisons qui sont un peu dommageables, j’ai dû quitter le FRSIT pour rejoindre ma structure d’origine. Le projet s’est poursuivi et aujourd’hui, je suis incapable de vous dire qu’est-ce qu’il est devenu. Ce serait bon d’approcher les autorités du CNRST qui vous fourniront le bilan. Mais quand je quittais, les résultats étaient vraiment probants.

Mais quelles sont ces raisons dommageables qui vous ont poussé à partir ?

J’ai été nommé au FRSIT après son institutionnalisation en 1995. Je l’ai conduit pendant neuf éditions et on a essayé de le délocaliser. Il y a eu une édition tenue à Bobo-Dioulasso. Ce qui a motivé mon départ c’est le renouvellement des responsables. Dans ce cadre, il a été dit que ce n’est pas normal qu’une structure comme le FRSIT soit dirigé par quelqu’un de l’université. Ils ont pensé que c’était bon de prendre quelqu’un du CNRST. Voilà la raison. Je ne vais pas aller plus loin dans les considérations. J’étais donc disqualifié et je n’allais jamais renoncer à ma structure pour un poste. Je suis reparti à mon poste et une autre personne a été nommée à ma place.

Beaucoup vous trouvent très impulsif. Par moments, n’avez-vous pas eu le sentiment de n’avoir pas été compris par vos étudiants ou par vos collègues ?

Cela est une réalité. Chaque personne a sa personnalité et son tempérament. Et c’est souvent cette personnalité qui est la carte d’identité et l’ADN de la personne. Si vous la lui enlevez, c’est une coquille vide. Cette personne a besoin de cette personnalité pour exercer ses missions et atteindre des résultats. Je suis de nature vivante, je ne dirai pas que je suis impulsif. Quand je m’adresse aux gens, ils pensent que je suis très autoritaire. J’ai la voix qui porte et on pense que j’élève la voix. Cela me permet de défendre mes convictions. Oui, j’ai eu l’impression de n’avoir pas été compris. C’est une réalité. C’est encore plus profond que cela. Quand je m’engage pour quelque chose, je m’investis corps et âme, sans arrière-pensées. Beaucoup ne comprennent pas cela. Par exemple, quand un étudiant fait une erreur et que l’on essaie de le recadrer, il dit que le professeur l’a grondé. Alors que ce n’est pas cela. C’est une incompréhension. Je le dis dans le sens de l’amener à s’améliorer. Mais ils se rendent compte après qu’ils se sont trompés. Aujourd’hui, quand j’arrive quelque part, ce sont les étudiants qui viennent me voir. Je pense que si j’étais aussi mauvais, pensez-vous que ces gens allaient se rapprocher de moi ? Aussi, il y a des autorités qui n’aiment pas le franc-parler alors que je dis ce que je pense. Je n’ai rien à cacher et je n’ai pas peur de dire ce je pense. Si les gens apportent leurs arguments et que je constate une part de vérité, je suis. Les gens ne comprennent pas cela. Ils n’aiment pas que vous dites des choses d’eux qui ne sont pas des louanges. Ils préfèrent les béni-oui-oui. Je ne suis pas de ces gens-là et c’est, je pense, ce qui fait ma force ou ma faiblesse.

Quelle adresse faites-vous à l’endroit de vos étudiants, des scientifiques ?

Par mon expérience, je crois qu’enseigner est une vocation. On ne vient pas dans l’enseignement pour chercher de l’argent. Faire de la recherche est aussi une vocation. Chercher permet de trouver des solutions aux grands problèmes. Il faut bien faire son travail. Imaginez un chercheur qui met au point une variété de semences adaptées à une région climatique du Burkina. Voyez combien de personnes on peut nourrir convenablement. Les étudiants doivent faire plus d’efforts pour acquérir des connaissances. Quant aux enseignants, ils doivent se donner corps et âme pour former qualitativement les étudiants. Je ne dis pas qu’ils ne le font pas. Mais ils doivent continuer à faire des efforts importants. La communauté scientifique doit se dire qu’elle a une lourde responsabilité de mettre à disposition des technologies pour le développement des populations c’est un challenge qu’ils doivent constamment relever. Il est aussi nécessaire que les autorités accompagnent et reconnaissent le travail des chercheurs. Elles doivent être plus attentives à ce qui se fait ici en termes de recherche et d’innovation. Quand j’étais au FRSIT, il y avait une phrase qui circulait. Elle dit : « Des chercheurs, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche ». Mais au niveau du Burkina Faso, les chercheurs font du bon boulot. Mais malheureusement, ce n’est pas utilisé. D’autres pays viennent ici chercher nos résultats pour les mettre en valeur. Pendant ce temps, nos autorités laissent nos résultats ici et vont en chercher ailleurs. Cela nous pose certains problèmes. Ces autorités doivent faire confiance à la recherche nationale. C’est la meilleure façon de booster notre développement. C’est fait ici avec du matériel que l’on trouve ici. Le matériel est déjà adapté au contexte actuel avec les changements climatiques.

Jean-Yves Nébié

 

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